«Les vieilles barrières n’existent plus» : premier discours d’investiture d’Edwin W. Edwards (1927-2021), quatre fois gouverneur de la Louisiane

Symboliquement, le geste allait résonner haut et fort, bien plus loin que la foule immense rassemblée pour la cérémonie d’investiture qui se déroulait sur les marches du capitole de l’État de Louisiane, le 9 mars 1972, à Bâton-Rouge, lorsque le nouveau gouverneur, le brillant et charismatique Edwin W. Edwards, a prêté serment d’abord en français, ensuite en anglais, pour marquer son entrée en fonction. C’était une revanche de l’histoire longtemps attendue en Louisiane, où la langue française avait été bannie des écoles publiques et honnie pendant des générations, au point d’être menacée de disparition. Quatre ans plus tôt, la création du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) avait inauguré une nouvelle dynamique de promotion du fait français et d’échanges avec les pays francophones. Né en 1927 dans la paroisse des Avoyelles, le gouverneur Edwards, qui avait débuté sa carrière d’avocat en desservant une clientèle francophone dans sa ville d’adoption de Crowley (paroisse d’Acadie), semblait incarner le renouveau qui animait la Louisiane aux tournant des années 1970.

Edwin W. Edwards en 1986, pendant son troisième mandat. (Source : 1986 Northwestern State University Potpourri Yearbook)

Décédé le 12 juillet 2021 à l’âge de 93 ans, Edwards a eu quatre mandats comme gouverneur d’un État dont il semblait réunir, en sa seule personne, l’esprit latin, la personnalité haute en couleur et les contradictions trop souvent tragiques. Tout en menant une importante réforme constitutionnelle pendant son premier mandat, il s’adonnait à un train de vie aux excès notoires et contribuait aux pratiques de trafic d’influence. Alors qu’il aurait pu devenir président, il allait être condamné pour taxage en 2001 avant de purger une peine de huit ans en prison fédérale. Du début à la fin, il était fier d’être francophone et fier de l’héritage francophone de la Louisiane.

Très tôt, le gouverneur Edwards s’est également engagé contre le racisme et pour la justice raciale. Fortement apprécié de la population afro-américaine, il voyait une convergence entre l’expérience historique des Cadiens – groupe qui comprenait, pour lui, les Créoles blancs des milieux ruraux – et celle des Noirs, anglophones comme francophones et créolophones. Afin de souligner cet aspect de sa contribution à la modernisation de la Louisiane, nous reproduisons ci-dessous des extraits en traduction française de son discours d’investiture de 1972, dont la version intégrale, en anglais et en français, se trouve ici :

Les aspirations véhiculées dans cette allocution sont exprimées dans cette phrase pleine d’espoir : «Les vieilles barrières imaginaires n’existent plus. Mon élection a détruit les vieux mythes, et un esprit nouveau est avec nous.»

Au revoir, Monsieur le Gouverneur…

Extraits de la traduction française du premier discours d’investiture du gouverneur Edwin W. Edwards, Bâton-Rouge, 9 mai 1972 (à partir du texte anglais publié dans le Daily Advertiser de Lafayette)

Révérends membres du clergé, Gouverneur et Mme McKeithen, distingués membres du Congrès, Mesdames et Messieurs de l’assemblée législative, citoyens de la Louisiane :

S’il y a une leçon que nous devrions avoir apprise au cours des vingt dernières années, c’est que les gouvernements des États vont soit assumer leurs responsabilités, soit être balayés par le courant de l’histoire, ne laissant que leur poussière pour s’accumuler sur leurs propres ruines.

Faire avancer la Louisiane

De nombreux États, comme le nôtre, sont empêtrés dans des systèmes tellement archaïques qu’ils n’ont pas eu l’occasion de se montrer à la hauteur de ces responsabilités. De plus en plus d’États réalisent que si leurs gouvernements doivent être efficaces, ils ne doivent pas être enchaînés par les idées du dix-neuvième siècle. […]

Au moment où nous nous engageons dans ces quatre années, il n’est pas nécessaire de dévoiler des projets grandioses qui ont peu de rapport avec la réalité.

Pour bien faire, il ne faut pas nécessairement faire en grand. Le gouvernement de notre État compte plus d’agences que même les plus grands États de l’Union ; notre constitution est la plus longue de la nation ; mais qu’est-ce que tout cela a apporté ? [1] […]

J’appelle aujourd’hui les citoyens de toute la Louisiane à considérer ces quatre prochaines années comme une ère où un changement créatif est possible, à se joindre à nous pour apporter à notre État un sens de l’objectif et du dévouement sans égal à notre époque.

Pour le changement créatif

Tout d’abord, nous pouvons tous essayer de subordonner nos propres intérêts égoïstes.

La Bible enseigne que l’on attend beaucoup de ceux à qui l’on a beaucoup donné.

À ceux qui mènent la belle vie, nous demandons de se joindre à nous pour aider les moins fortunés à mener une vie meilleure.

Aux jeunes et aux idéalistes, nous demandons de donner de leur temps et de leurs efforts et de nous aider à orienter le gouvernement de l’État sur une voie progressiste.

Aux entreprises et aux syndicats, nous appelons à un esprit de coopération renouvelé pour donner à notre État le climat social si vital pour le développement industriel.

Aux pauvres, aux personnes âgées, aux milliers de Louisianais de race noire qui n’ont pas encore profité de toute la générosité du rêve américain, nous tendons non pas une main d’aumône, mais une main d’amitié. Nous comprenons votre détresse. Nous allons alléger vos fardeaux et ouvrir en grand les portes de l’opportunité.

Et puis, aux milliers de Louisianais qui ne demandent rien d’autre qu’un bon gouvernement, je demande de prendre une part active pour mettre la Louisiane sur une voie à la mesure de son potentiel. […]

Vers la justice raciale

Et si j’avais un souhait particulier à formuler aujourd’hui – outre mon désir de restaurer la confiance dans le gouvernement de l’État – ce serait de nous appuyer sur les excellents résultats de l’administration précédente en matière de relations interraciales.

Mon message à cet égard est aussi simple que la règle d’or. Il est aussi fondamental pour l’éthique judéo-chrétienne qu’il l’est pour la paix et la sérénité de nos communautés.

Ce gouvernement peut faire et fera sa part, mais chacun d’entre nous, dans sa vie quotidienne, peut aussi faire sa part, simplement en traitant son prochain avec respect, et cela marche dans les deux sens.

J’espère ardemment que le temps est venu où la justice – pas seulement la justice judiciaire, mais la justice dans le sens de la possibilité de se réaliser et de s’élever au sommet de ses capacités – ne dépendra plus jamais du statut social ou de la couleur de la peau d’une personne.

Un esprit nouveau est avec nous

Il y a plus de deux cents ans, les Acadiens ont été expulsés de l’empire britannique. Arraché à sa patrie, ses fermes et ses biens précieux détruits, ce peuple industrieux et doux a persévéré dans des conditions incroyables. Enfin, après le long cauchemar de leur errance, ils ont trouvé un accueil et un nouveau pays en Louisiane, où ils étaient libres de pratiquer le culte de leur choix.

Deux cents ans plus tard, la conscience des Américains a été remuée par un autre groupe ethnique, dirigé par ceux qui avaient une vision de l’Amérique à la hauteur du rêve américain, celui des pleins droits de citoyenneté pour tous.

Nous avons parcouru un long chemin et détruit un grand nombre d’anciennes barrières au cours des neuf dernières années [2], et je promets aujourd’hui aux Louisianais noirs que les barrières désuètes et artificielles qui ont empêché les Noirs de participer à la plupart des décisions politiques et de profiter des opportunités d’emploi à tous les niveaux du gouvernement de l’État vont s’effondrer.

Les vieilles barrières imaginaires n’existent plus. Mon élection a détruit les vieux mythes, et un esprit nouveau est avec nous.

Alors que nous, les Cadiens, en tant que groupe, avons prospéré en Louisiane au cours de notre vie, le mythe existait que le fauteuil du gouverneur n’était pas accessible à l’un d’entre nous – un mythe subtil, sans substance, et une autre barrière que cette élection a détruite [3].

Il n’y a pas de barrières, et qu’on ne s’y trompe pas : il ne peut y en avoir aucune.

Ce que nous voulons tous

Au cas où quelqu’un douterait de mon intention claire et sans équivoque d’amener les citoyens noirs à jouer un rôle de premier plan dans le gouvernement de l’État, permettez-moi d’attirer votre attention sur ceci : en 1967, un homme noir a mené un petit groupe de fidèles lors d’un voyage à pied jusqu’à ces marches-ci. Il a marché en bleu de travail, non pas pour protester contre une guerre, non pas pour demander plus que ce qui lui était dû, mais simplement pour demander ce qui lui était déjà réservé mais en réalité refusé : sa part équitable d’une bonne vie [4].

Cinq courtes années plus tard, cet homme se présente à nouveau sur ces marches, non pas à travers de longues files de foules hostiles, non pas protégé contre des dommages corporels par une police armée, mais pour prendre sa place dans ce gouvernement d’État et aider la Louisiane à inaugurer une nouvelle ère. […]

En faisant campagne dans toutes les régions de notre État, j’ai vite appris que les gens sont liés par ce en quoi ils croient et non par un quelconque accident de naissance. Nous voulons tous essentiellement les mêmes choses pour nous-mêmes et nos enfants : une bonne éducation, un bon emploi et un bon endroit où vivre en paix et en toute tranquillité. […]

Rentrez chez vous… en Louisiane

Notre croissance économique n’a pas réussi à suivre le rythme de nos besoins économiques les plus urgents. Dans certaines paroisses, le chômage atteint 10 %. Chaque année, des milliers de nos diplômés universitaires, nos meilleurs jeunes cerveaux, prennent leurs diplômes et disent au revoir à la Louisiane pour profiter des opportunités d’emploi dans d’autres États. Nous perdons trop de talents.

Je veux pouvoir leur dire de rentrer chez eux : «Nous avons des emplois pour vous ici.»

Je veux pouvoir dire aux jeunes vétérans de retour de la guerre : «Rentrez à la maison, on a besoin de vous ici.»

Je veux dire aux éducateurs, aux ouvriers qualifiés et aux professionnels qui sont attirés par des offres lucratives : «Revenez à la maison, nous avons de meilleures opportunités pour vous ici.»

Je veux dire aux chômeurs, aux malades, aux boiteux et à ceux qui n’ont pas d’espoir : «Revenez à la maison, nous avons les installations et les ressources pour vous soigner.»

Revenez chez vous dans une Louisiane qui donne la priorité aux affaires du peuple.

Rentrez chez vous dans une Louisiane qui accorde encore de l’importance à des vertus démodées telles que la gentillesse et l’amour fraternel ; rentrez chez vous dans une Louisiane qui met l’accent sur la qualité de la vie elle-même.

Rentrez chez vous, les barrières sont tombées et un esprit nouveau est avec nous.

NOTES :

  • 1 – Les problèmes qui font l’objet de ces remarques ont mené à l’adoption d’une nouvelle constitution en 1974, qui fut la onzième depuis l’entrée de l’État dans l’Union en 1812 et qui est toujours en vigueur. La constitution de 1974 a abrogé celle de 1921, qui avait banni le français des écoles publiques.
  • 2 – Les deux mandats de son prédécesseur, John J. McKeithen (1964-72), ont été marqués par un bilant mitigé en matière de droits civiques. Bien que ségrégationniste, McKeithen a pris des mesures pour combattre la violence raciste du Ku Klux Klan et pour apporter des améliorations modestes aux conditions de la population afro-américaine.
  • 3 – À noter qu’avant la guerre de Sécession, il y a eu trois gouverneurs d’origine acadienne : Henry S. Thibodaux (1824), Alexandre Mouton (1843-46) et Paul Octave Hébert (1853-56).
  • 4 – En août 1967, un militant louisianais des droits civiques, A. Z. Young (1921-1993), a organisé une marche de 170 kilomètres, de la ville de Bogalusa, dans l’extrême sud-est de l’État, jusqu’au capitole au Bâton-Rouge, pour dénoncer le racisme et revendiquer de meilleures opportunités. À son élection en 1972, Edwards l’a nommé au poste de directeur du Département louisianais des hôpitaux. Pour en savoir davantage sur la marche de Bogalusa, consulter cette page de la Louisiana Digital Media Archive.

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