VITE! VITE! ALLEZ LIRE!… Les lettres fantômes du Grand Dérangement, retrouvées par Jean-François Mouhot

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera à tous les deux vendredis un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Pendant longtemps, les voix et les perspectives des Acadiennes et Acadiens dispersés pendant le Grand Dérangement nous ont semblées plus ou moins inaccessibles. Certes, il y avait des documents à caractère officiel, notamment des pétitions réclamant de meilleures conditions. Pour précieux qu’ils soient, ces textes demeurent d’une portée limitée. Les spécialistes savaient pourtant qu’une abondante correspondante entre les exilés avait eu lieu pendant ces années terribles. À la différence des pétitions, ces lettres pouvaient jeter un éclairage sur les rapports entre des membres de familles et de communautés très éloignés les uns des autres, à la faveur des réseaux de communication du monde atlantique. Où étaient-elles?

C’est à l’historien français Jean-François Mouhot que revient l’honneur d’avoir retrouvé et réuni un certain nombre de ces «lettres fantômes» enfouies dans les archives françaises. Auteur de l’ouvrage Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785 – L’impossible réintégration? (Septentrion, 2009), Mouhot a eu l’heureux réflexe de mettre ses sources documentaires à la disposition du public. En plus d’une base de données consultable, plus d’une quinzaine de ces lettres ont été reproduites dans deux articles parus dans la revue Acadiensis (cliquez sur le titre pour accéder au texte) :

Cette dernière trouvaille, c’est-à-dire la lettre écrite par un jeune Acadien qui venait d’arriver en Louisiane, en dit long sur les espoirs des réfugiés de refaire leur vie dans cette terre d’accueil sous l’égide de la couronne espagnole. En voici un extrait :

La terre rapporte ici tout ce que l’on y veut semer. Blés de France, mahy et riz, patates, giraumont, pistaches, toutes sortes de légumes, lin, coton. Il n’y manque que du monde pour le cultiver. On y fait de l’indigo, du sucre, des oranges, et des pêches y viennent comme les pommes en France. On nous concède 6 arpents aux gens mariés et 4 et 5 aux jeunes gens, ainsi on a l’avantage, mon cher père, d’être sur sa terre, et de dire j’ai un chez moi. Le bois y est très commun, on en fait un grand commerce, pour les constructions et pour les bâtiments des maisons au cap et autres îles. Une personne qui veut s’adonner au bien et mettre sa peine sera à son aise en peu d’années. C’est un pays immense, vous pouvez y venir hardiment avec ma chère mère et toutes les autres familles acadiennes. Ils seront toujours mieux qu’en France. 

Bonne lecture et bonnes découvertes !

M. Clint Bruce

Image de la couverture : Dessin tiré du livre Lonely Ships and Lonely Seas par Ralph Paine. Dessins de George Avison. The Century Co., New York, 1921. P. 384.

La statue d’Alfred Mouton à Lafayette : le contexte d’une controverse («Au rythme de notre monde» dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 26 juin 2020)

Note : cette chronique a été publiée le 26 juin 2020 dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse.

L’orage d’une controverse gronde à Lafayette, en Louisiane. Certains croient entendre l’heureux présage d’une pluie qui lavera les péchés collectifs du passé, tandis que d’autres craignent la fureur d’un ouragan susceptible de tout emporter sur son passage, le bon avec le mauvais. L’œil de la tempête, c’est une statue au centre-ville, un monument en souvenir du général Jean-Jacques Alfred Alexandre Mouton (1829-64), mort pour la cause de l’esclavage pendant la guerre de Sécession (1861-65).

Comme il a été souligné dans la dernière chronique, le mouvement antiraciste Black Lives Matter est en train de prendre une ampleur internationale. Dans chaque pays et dans chaque région, les revendications rejoignent des spécificités locales. À Lafayette, fier foyer de la culture cadienne et créole, ville située au cœur de la zone dite « Acadiana » et réputée pour ses festivals, sa gastronomie louisianaise et l’accueil chaleureux qu’y reçoivent les visiteurs, c’est une facette de l’héritage acadien qui est en cause.

Depuis le retour en force du mouvement contre le racisme et la brutalité policière, les manifestations à Lafayette se focalisent sur la statue d’Alfred Mouton plantée devant l’ancien hôtel de ville. Celle-ci est dénoncée comme un symbole raciste, expression d’une pernicieuse nostalgie de la période esclavagiste. Depuis plusieurs années, l’association Move The Mindset réclame sa relocalisation tout en menant une campagne de sensibilisation aux injustices, historiques et actuelles, liées au racisme. Les récentes manifestations s’inscrivent dans cette campagne dont l’issue demeure incertaine.

Qui était Alfred Mouton? Pourquoi existe-t-il un monument en son honneur? En abordant ces questions, le défi consiste à contextualiser, sans diaboliser mais en toute lucidité. Il y a va, parmi d’autres facteurs, d’un respect élémentaire pour la communauté noire – d’héritage francophone elle aussi, soit dit en passant – qui compte pour près de 30 % de la population de Lafayette.

Né en 1829, Alfred Mouton est issu d’une famille louisianaise d’origine acadienne et française. Son père, Alexandre Mouton (1804-85) a marqué la vie politique en tant que sénateur à Washington (1837-42), gouverneur de l’État (1843-46) et, plus tard, président de la convention qui allait décider de la sécession d’avec les États-Unis en faveur de la Confédération pro-esclavagiste. Son grand-père paternel était Jean Mouton (v. 1754-1834), né en Acadie à la veille de la Déportation et arrivé en Louisiane en 1765, en compagnie de sa famille. Marié avec Marie-Marthe Borda, il devient planteur sucrier et donc propriétaire esclavagiste. C’est grâce à un don de terres de sa part que fut établie Vermillonville, la future Lafayette. Jean Mouton en est ainsi considéré comme le fondateur.

Alfred Mouton a donc grandi dans un milieu profondément esclavagiste, ce qui était le cas de la plupart des familles acadiennes, même celles qui ne faisait pas partie de l’élite. Après des études à la célèbre Académie militaire de West Point, où il apprend l’anglais, il rentre chez lui pour travailler comme ingénieur civil et pour gérer une plantation familiale. Brigadier-général de la milice d’État, il prend en 1859 la tête d’un mouvement paramilitaire, les comités de vigilance, dont les actions incitent des centaines de familles noires à émigrer au Mexique et en Haïti. Quand la guerre éclate en 1861, il rejoint l’armée du Sud et c’est sur le champ de bataille qu’il trouve la mort le 8 avril 1864.2020-06-26_La statue d'Alfred Mouton 2

La statue a été érigée au début des années 1920, à l’initiative d’une section locale des United Daughters of the Confederacy. Ce regroupement féminin était l’un des principaux promoteurs du mythe de « la cause perdue », une interprétation édulcorée et nostalgique de la guerre civile qui a longtemps fait école aux États-Unis. Tout en minimisant les torts de l’esclavage, l’apologie du Sud allait de pair avec l’oppression raciale sous le régime de la ségrégation.Lire la suite »

VITE! VITE! ALLEZ LIRE!… Laurence Arrighi et Émilie Urbain, «’Wake up Québec’ : du recours aux communautés francophones minoritaires dans le discours visant l’émancipation nationale du Québec»

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera chaque vendredi un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Arrighi, Laurence et Émilie Urbain. « « Wake up Québec » : du recours aux communautés francophones minoritaires dans le discours visant l’émancipation nationale du Québec. » Francophonies d’Amérique 42-43 (automne 2016, printemps 2017), p. 105–124.

Il existe au Québec, foyer de l’Amérique francophone, une réelle volonté de tisser et de renforcer des liens avec d’autres communautés francophones et francophiles ailleurs au Canada et même aux États-Unis. En fait foi l’existence du Centre de la francophonie des Amériques, créé en 2008, qui multiplie les initiatives en ce sens. Cependant, une autre orientation se manifeste très souvent dans le discours public au Québec : la tendance à citer ces milieux minoritaires «hors Québec» en contre-exemples, en véritables présages de la menace qui pèse sur l’avenir de la société québécoise. Depuis quelques années, les termes acadianisation et louisianisation en sont venus à exprimer cette perception dépréciative, parfois jusqu’au dénigrement. L’Acadie et la Louisiane deviennent ainsi des repoussoirs, sans considération pour leurs réalités propres.

C’est ce phénomène, tel qu’il se déploie dans les médias, qu’explorent les sociolinguistiques Laurence Arrighi, professeure à l’Université de Moncton, campus de Moncton, et Émilie Urbain, qui enseigne à Carleton University en Ontario. Elles écrivent : 

« Wake up Québec » (Haché, 2014) est le leitmotiv des chroniqueurs.
D’un texte et d’un auteur à l’autre, l’argument est semblable, tout
comme la construction rhétorique du propos, ou encore les champs
lexicaux employés. Vocabulaires empruntés au risque, à la menace, à la
maladie sont ainsi mis à contribution pour rappeler que l’anglicisation se
répandrait au Québec, tout comme elle aurait déjà submergé les autres
communautés francophones du continent. Ce sont alors les pratiques
linguistiques mixtes prêtées aux locuteurs de ces communautés qui sont
surtout mentionnées pour appuyer le propos. (p. 106)

La lecture de cet article aussi éclairant que passionnant fait lumière sur certains obstacles à l’intensification de la solidarité francophone à l’échelle du continent.

Bonne lecture et bonne réflexion !

M. Clint Bruce

Vers un mouvement planétaire contre le racisme? («Au rythme de notre monde» dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 12 juin 2020)

Note : cette chronique a été publiée le 12 juin 2020 dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse.

Le président vient de publier une déclaration remarquable sur Twitter. Non, je ne parle pas d’une énième énormité de la part de Donald Trump. Il s’agit plutôt d’un message de Nana Akufo-Addo, président du Ghana, en Afrique de l’ouest, suite à un incident récemment survenu aux États-Unis, incident qui est en train de provoquer une réaction mondiale.

« Les Noirs, à travers le monde, sont choqués et bouleversés par l’assassinat d’un homme noir non armé, George Floyd, par un policier blanc aux États-Unis d’Amérique. […] Il ne peut être acceptable qu’au 21e siècle les États-Unis, ce grand bastion de la démocratie, continuent d’être aux prises avec le racisme systémique. »

ARNM_2020-06-12_Tweet Nana Akufo-Addo

En effet, c’est choquant et bouleversant. La vidéo de la mort de George Floyd, interpellé près d’un dépanneur d’où il venait de sortir et asphyxié malgré ses cris à l’aide sous le genou du gendarme Derek Chauvin, devant les collègues de ce dernier, a fait le tour de la planète. Cet acte barbare suivait de près le meurtre présumé d’Ahmaud Arbery, en Géorgie, par deux hommes blancs alors qu’il faisait du jogging et de Breona Taylor, technicienne médicale tuée par balles par des agents de police de Louisville, au Kentucky, qui ont fait irruption chez elle dans la nuit du 13 mars dernier.Lire la suite »

VITE! VITE! ALLEZ LIRE… Amal Madibbo, «L’immigration transnationale africaine francophone en milieu minoritaire et son impact sur l’intégration dans la société canadienne»

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera chaque vendredi un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Madibbo, Amal. (2018). «L’immigration transnationale africaine francophone en milieu minoritaire et son impact sur l’intégration dans la société canadienne». Francophonies d’Amérique (46-47), 127–148.

Les événements survenus ces derniers jours aux États-Unis, où déferle une vague de manifestations au ton révolutionnaire contre le racisme et la brutalité policière, sont en train de susciter un examen de conscience à l’échelle mondiale. Ici au Canada, le racisme est une réalité bien ancrée, même si le problème ne ressemble pas exactement aux dynamiques de la société américaine, qu’il s’agisse de l’oppression à l’encontre des nations autochtones, des injustices subies par les communautés afro-canadiennes historiques ou de la discrimination réservée aux immigrés non blancs.

Or, plusieurs chercheur-e-s se penchent sur cette problématique dans la francophonie Congratulations Dr. Amal Madibbo | Department of Sociologycanadienne. La sociologue Amal Madibbo (Université de Calgary) mène des travaux de pointe sur l’expérience des immigré-e-s noir-e-s en milieu minoritaire francophone. Originaire du Soudan, elle est l’auteure d’un ouvrage sur la francophonie en Ontario, Minority Within a Minority: Black Francophone Immigrants and the Dynamics of Power and Resistance (Routledge), paru en 2006. Depuis lors, elle s’est tournée vers le contexte de l’Alberta. Les recherches de la professeure Madibbo sont à mon avis incontournables pour comprendre l’évolution actuelle et future de la francophonie canadienne.Lire la suite »

VITE ! VITE ! ALLEZ LIRE… Paroles et regards de femmes en Acadie (2020)

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera chaque vendredi un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…Couverture 2

Pour débuter : un livre récent et important, Paroles et regards de femmes en Acadie, un ouvrage collectif dirigé par Jimmy Thibeault (titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et francophones, ou Créaf, ici à l’Université Sainte-Anne), Michael Poplyansky, Stéphanie St-Pierre et Chantal White, et paru cette année aux Presses de l’Université Laval. Réunissant douze études issues de plusieurs disciplines en sciences humaines, Paroles et regards de femmes en Acadie a l’ambition de « définir l’apport qu’ont eu, qu’ont et qu’auront les femmes à la construction d’une pensée sociale, politique et culturelle en Acadie » (p. 1) et ainsi à légitimer l’étude de cette problématique. Qu’il s’agisse de la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme à la femme des années 1960 ou de l’œuvre romanesque de France Daigle, des perspectives originales sont au rendez-vous.

Ces recherches de pointe loin de la vision simpliste de la seule figure d’Évangéline!

Paroles et regards de femmes en Acadie est disponible en version PDF ici. L’édition papier peut également être commandée (voir lien ci-dessous).

À noter que deux chapitres découlent des projets associés à la CRÉAcT:

  • Clint Bruce, «De l’acadianité en contexte louisianais : Les Veillées d’une sœur ou le destin d’un brin de mousse (1877), autobiographie de Désirée Martin»
  • Rachel Doherty, «Performances queer des légendes acadiennes chez Antonine Maillet et Régis Brun»

Bonne lecture et bonnes découvertes!

 

Port Acadie – Entretien avec Dean Louder (1943–2017) : regards sur le Projet Louisiane

Trois an après le décès inattendu du géographe Dean Louder, nous lui rendons hommage en rediffusant cet entretien recueilli par Clint Bruce et paru dans la revue Port Acadie, numéro 29.

Au mois de mai 2017 nous avons appris avec tristesse le décès du géographe Dean Louder[1]. Originaire de l’Utah aux États-Unis, ce Québécois d’adoption aura marqué de manière durable les études sur la francophonie nord-américaine, notamment à travers ses collaborations avec Eric Waddell, son collègue de l’Université Laval. Dans un texte d’hommage paru dans la revue Rabaska, Yves Frenette et André Fauchon retracent l’évolution de la vision généreuse du fait francophone qu’il aura développée à partir des années 1980 :

Ce n’était donc plus la langue qui cimentait l’Amérique française de Louder et Waddell, mais une façon d’être s’abreuvant à des réseaux flous et à une mémoire des origines. […] Toutefois, à force de pérégriner et sous l’influence de certains de leurs disciples, et aussi de leurs critiques, Louder et Waddell prirent conscience de la diversité franco-américaine, au sens large du terme, du poids culturel des Antilles dans la constitution de la francophonie nord-américaine et de l’existence de la créolité. C’est de cette manière que, au tournant du XXIe siècle, leur Amérique française devint une Franco-Amérique[2].

Ensemble, les deux géographes ont codirigé l’ouvrage collectif Du continent perdu à l’archipel retrouvé : le Québec et l’Amérique française (Québec, Presses de l’Université Laval, 1983, 292 p.); avec Éric Morisseau, Vision et visages de la Franco-Amérique (Sillery, Septentrion, 2001, 320 p.), où se mêlent témoignages et essais par des chercheurs; et Franco-Amérique (Sillery, Septentrion, 2008, 400 p.), réédité en 2016. Infatigable voyageur, Louder réunit des chroniques de ses carnets de route dans Voyages et rencontres en Franco-Amérique (Québec, Septentrion, coll. « Hamac-carnets », 2013, 265 p.).

L’entretien que nous présentons ici fait découvrir les premiers contacts du chercheur avec la francophonie des États-Unis, lors de sa participation au Projet Louisiane, initiative pluridisciplinaire menée par une équipe de chercheurs canadiens entre 1976 et 1979. Le grand objectif du Projet Louisiane consistait à explorer les dynamiques culturelles à l’œuvre autour du renouveau ethnique dans cet État du Sud américain à l’héritage francophone complexe. Plusieurs de leurs travaux remettent en question la survalorisation de l’élément acadien par l’élite culturelle[3]. Même si l’intérêt pour la Louisiane est attisé, dans un premier temps, par les actions du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), agence d’État créée en 1968, la portée du Projet Louisiane dépasse de loin ce mouvement « officiel ». Notre échange avec M. Louder, enregistré au téléphone en mai 2016, porte plus précisément sur les rapports entre les chercheurs canadiens et leurs interlocuteurs louisianais — rapports qui ne manquent pas de piquant.

Il s’agit ici d’une transcription abrégée et adaptée d’une conversation qui a duré environ une heure[4].

CB : Merci, Dean, de m’avoir accordé quelques minutes pour parler de tes expériences au sein de l’équipe du Projet Louisiane. Peut-être pouvons-nous aborder en premier tes rapports avec le fondateur du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), feu James Domengeaux. J’ai eu vent d’un incident où il t’aurait traité de « son of a bitch ». Que s’est-il passé?

DL : On avait déjà commencé le Projet Louisiane. Gerald Gold, qui en était vraiment le père[5], s’était fait un devoir d’aller voir Domengeaux, pour dire : « Nous sommes ici et on va faire des recherches. Voici ce que nous pourrons faire. » Au tout début j’avais l’impression que Domengeaux était très content, et même flatté. Il avait fondé CODOFIL et voilà que quelques années plus tard, il y a eu quand même une certaine reconnaissance internationale dans la communauté des savants, des chercheurs — des Canadiens, même. Donc, c’était très flatteur pour lui. Mais Jimmy [James Domengeaux] avait, un peu partout, des gens qui surveillaient pour lui. Il avait même un clipping service, c’est-à-dire que chaque fois qu’il y avait quelque chose dans les journaux, il y avait quelqu’un qui en faisait une coupure pour lui. Or, cette année-là, j’habitais à Gretna, moi et ma famille. Je faisais mes emplettes chez Nicholson et Loup, qui avaient deux magasins, l’un près de chez nous et l’autre à Westwego, sur le Westbank Express[6]. Nicholson, lui, était sénateur à l’assemblée législative louisianaise[7]. Alors, Domengeaux connaissait tout ce monde-là. Puisque ce Elwyn Nicholson était un Cadien, je suis allé le voir dans son magasin, dans son bureau. Il m’a dit qu’il venait des Avoyelles et qu’il parlait français, mais il ne voulait pas parler en français avec moi. Il ne m’a jamais parlé en français, même s’il pouvait probablement le faire. Mais c’était un peu la gêne, tu sais. Je l’ai rencontré une autre fois à son épicerie sur l’Expressway. Westwego est une communauté cadienne, tu sais.

Lire la suite sur Érudit…

1. À noter que le présent numéro de Port Acadie, daté printemps 2016, a été préparé au cours de l’année 2017.
2. Yves Frenette et André Fauchon, « Dean Louder : 1943-2017 », dans Rabaska : Revue d’ethnologie de l’Amérique française, vol. 15, 2017, p. 207–209.
3. Voir notamment Eric Waddell, « La Louisiane française : une poste outre-frontière de l’Amérique française ou un autre pays et une autre culture? », dans Cahiers de géographie du Québec, vol. 23, no 59, p. 199–215.
4. La transcription de cet entretien a été effectuée par Réanne Cooper, assistante de recherche de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT).
5. Spécialiste de l’ethnicité et de l’anthropologie économique, Gerald Gold fut dès 1975 l’instigateur du Projet Louisiane auquel Louder se joignit par la suite. Parmi ses travaux issus de cette initiative, on consultera avec profit Gerald L. Gold, Cousin and the Gros Chiens : The Limits of Cajun Political Rhetoric (Projet Louisiane, Document de travail no 1), York (Ontario), Dept. of Anthropology, York University, 1978, 35 p., ainsi que Gerald L. Gold, « The Cajun French Debate in Louisiana », dans Beverly Hartford, Albert Valdman et Charles Foster (dir.), Issues in International Bilingual Education. The Role of the Vernacular, New York, Plenum, 1982, p. 221–240. Monsieur Gold est décédé en mars 2016, quelques semaines avant cet entretien. Voir l’annonce de son institution ici.
6. Ces localités, qui se trouvent en banlieue de la Nouvelle-Orléans, représentaient l’une des trois zones urbaines étudiées par le Projet Louisiane, avec Lafayette et Port Neches (Texas).
7. Originaire de Westwego, Elwyn John Nicholson (1923–2014) est élu au Sénat louisianais en 1972, où il occupe un siège pendant 16 ans.

«Les médias haïtiens dans la crise du coronavirus ou l’épreuve du trilemme de Münchhausen (2ème partie)» – Luné Roc Pierre Louis

Chronique invitée – Luné Roc Pierre LouisLuné Roc  Pierre Louis est professeur à l’Université d’État d’Haïti et l’auteur de plusieurs ouvrages sur les médias et la question de la démocratie en Haïti. Docteur en information et communication de l’Université Catholique de Louvain, il s’est associé à la CRÉAcT à titre d’invité d’honneur dans le cadre du colloque Les médias francophones sous toutes leurs coutures.

Suite de la première partie

Il convient de parler de trilemme pour cerner l’imbroglio dans lequel se trouvent les médias haïtiens à un moment où ils pourraient tout simplement exercer leur mission de manière la plus classique possible. En effet, il appert bien d’en distinguer trois écueils où les médias haïtiens, hors des thèmes classiques du trilemme de Münchhausen, tentent à la fois de s’imposer ex cathedra comme s’il s’agissait d’une rupture transcendante (i), de continuer le jeu tout par et pour la politique à la manière habituelle faisant penser à une regressio ad politicum (ii) et de faire au moins le minimum pour garder la ligne de la solidarité nationale prônée par le Président de la République (iii).

  • Écueil numéro 1 : l’essentialisation dramatisante comme rupture transcendante

Si dans le langage courant, le mot «crise» suscite la panique, tel n’est pas le cas d’un point de vue philologique. En grec classique, κρίσις (krisis), n’est pas synonyme de πανικός (panikos), autrement dit la crise n’est pas synonyme d’effroi ou de terreur. En revanche, le substantif κρίσις (krisis), ainsi que le verbe κρίνω (krinô) qui en dérive, en disent long. Cela pourra faire l’objet d’un long article, mais la présente réflexion se limite à reprendre pour la traduction de κρίσις (krisis), jugement et discernement et symétriquement pour le verbe κρίνω (krinô), juger et discerner.

Cela dit, tout acteur et plus particulièrement les médias qui préoccupent le présent billet, n’ont d’autre lot que le pari du discernement. En d’autres termes, si tant est qu’il leur soit loisible de jugement de ce qui se passe dans la réalité sociale, il leur incombe de faire preuve de discernement, au lieu d’imposer ce qu’ils construisent de l’espace public, tantôt ex cathedra, tantôt ex nihilo, tantôt dans un effet-marmelade amalgamant les deux. Bref, en temps de crise, il revient aux médias de ne pas s’imposer à la fois comme hiérophante et comme démiurge.

«Depuis la disposition officielle de l’état d’urgence sanitaire le 19 mars écoulé, les médias haïtiens n’ont guère changé leur fusil d’épaule. Ils procèdent de leur méthode habituelle consistant à poser des conclusions hâtives et sommaires amalgamant par le fait même l’effet-marmelade évoqué.»

Pour ce qui concerne les médias haïtiens depuis la disposition officielle de l’état d’urgence sanitaire le 19 mars écoulé, ils n’ont guère changé leur fusil d’épaule. Ils procèdent de leur méthode habituelle consistant à poser des conclusions hâtives et sommaires amalgamant par le fait même l’effet-marmelade évoqué. De manière symptomatique, la plupart de journalistes prétendent faire passer leurs déclarations pour des analyses scientifiques et que celles-ci donnent lieu à leur tour à des conclusions qui, in fine, s’accusent être des pétitions de principe (petitio principii). Ce faisant, les médias haïtiens n’ont rien changé en termes de modi faciendi, de mode de faire et de traditions de travail. Dit autrement, les médias suivent tout linéairement la voie habituelle de l’essentialisation, synonyme d’une rupture transcendante dramatisante.

  • Écueil numéro 2 : la préséance aux acteurs politiques ou regressio ad politicum

Du moment où la pandémie commençait à se faire sentir un peu partout dans le monde, les médias haïtiens ne prenaient pas la tangente. Ils faisaient appel à des acteurs du champ médical, s’agit-il des médecins en général et des épidémiologistes, des infectiologues et des pneumologues dans une certaine mesure pour exposer ce qu’il fallait saisir de la virulence des virus de type Sars-CoV en général et du Sars-CoV-2 ou COVID-19 en particulier.Lire la suite »

«Les médias haïtiens dans la crise du coronavirus ou l’épreuve du trilemme de Münchhausen (1ère partie)» – Luné Roc Pierre Louis

Chronique invitée – Luné Roc Pierre LouisLuné Roc  Pierre Louis est professeur à l’Université d’État d’Haïti et l’auteur de plusieurs ouvrages sur les médias et la question de la démocratie en Haïti. Docteur en information et communication de l’Université Catholique de Louvain, il s’est associé à la CRÉAcT à titre d’invité d’honneur dans le cadre du colloque Les médias francophones sous toutes leurs coutures.

La pandémie due au coronavirus ou à la COVID-19 provoque une crise sans précédent dans l’histoire contemporaine, en Haïti comme partout. Aussi convoque-t-elle d’une part les États, qu’ils soient du Nord, du Centre ou du Sud et d’autre part, les acteurs de quelque échelon qu’ils soient, des centres des pouvoirs de l’État jusqu’au citoyen lambda, en passant par les institutions de médiation, le monde des affaires, la société civile, les médias, les organismes supranationaux, les organisations internationales et les organisations non-gouvernementales pour les mettre face à la nudité de leurs responsabilités.

D’emblée, il n’est pas incongru de souligner que la crise de la pandémie du coronavirus entraîne à son tour, comme corollaire la crise du mythe du complot (dit arbitrairement théorie du complot), sans pourtant sous-estimer la crise des fake news qui cherche à s’imposer comme étant un corollaire supplémentaire. Le présent billet se concentrera sur celle du coronavirus sous les auspices des médias et exclusivement les médias haïtiens. Dès lors, l’on pourrait à juste titre parler de diégèse orale par opposition tant à la mimesis qu’à la diégèse tout court pour aborder le récit médiatique que se forgent les médias haïtiens, attendu que la question de média en Haïti se limite surtout à la radiodiffusion. Ni la presse écrite, ni la télévision n’ont d’emprise en Haïti. La télévision peine encore à s’intégrer dans la formation sociale haïtienne, tandis que le feu de la presse écrite s’éteignit depuis 1957, c’est-à-dire au début du régime des Duvalier, à l’époque où Haïti comptait quelque sept quotidiens et 54 périodiques pour se ramener de nos jours à un seul journal à proprement parler.

«Versée dans l’amateurisme, la télévision demeure rachitique et anémiée en Haïti. La radio y règne et le pays compte quelque 533 stations de radio dont 398 officiellement reconnues par le Conseil national de télécommunications.»

Un mot vaudrait encore mille images en Haïti, pour autant que le pays compte quelque 167 chaînes de télévision dont 111 officiellement reconnues (septembre 2019) par l’institution d’État chargée de réguler le secteur médiatique (téléphonie comprise), en l’occurrence le Conseil national de télécommunications. Versée dans l’amateurisme, la télévision y demeure rachitique et anémiée. La radio y règne et le pays compte quelque 533 stations de radio dont 398 officiellement reconnues par ledit Conseil (septembre 2019).

Pour le compte de ce billet, l’usage du concept de média se fait de manière générique, car le substrat d’analyse table sur le récit que se forgent les radios haïtiennes. Par ailleurs, il convient d’évoquer sous un tout autre jour le trilemme de Münchhausen pour essayer de comprendre les substrats résultant de l’appréhension que se font les médias haïtiens en abordant la crise que provoque la pandémie du coronavirus. Avant d’y arriver, il importe de jeter, grosso modo, un coup d’œil sur la production de la machine médiatique haïtienne d’ante COVID-19.Lire la suite »

L’ordre mondial face à la pandémie (Au rythme de notre monde dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse)

Note : cette chronique a été publiée simultanément sur le site du Courrier de la Nouvelle-Écosse.

Le dimanche 22 mars dernier, neuf avions Iliouchine des Forces aérospatiales russes ont atterri à l’aéroport militaire de Pratica di Mare, en Italie. En plus d’une équipe de médecins et de virologues, leur cargaison se composait de 600 ventilateurs et d’une grande quantité de masques de protection respiratoire. Les caisses de transport étaient ornées d’un message de solidarité : « De Russie, avec amour ».

L’aide offerte pour aider à endiguer la progression du SRAS-CoV-2, ou du nouveau coronavirus 2019, dans l’un des pays les plus touchés par la pandémie, n’a pas manqué de provoquer quelques froncements de sourcils. Pour plusieurs, l’intervention humanitaire de Moscou passait plutôt pour une opération de propagande, survenue d’ailleurs peu de temps après une mission chinoise.

« Nous devons être conscients qu’il existe une composante géopolitique, y compris une lutte pour l’influence et la politique de générosité », affirmait le vice-président de la Commission européenne, Josep Borrell, également haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (cité dans Le Monde, 25 mars 2020). Selon cette interprétation, l’action de la Russie aurait pour finalité de jeter le discrédit sur l’Union européenne, taxée d’impuissance à répondre aux besoins de ses pays membres, et du coup de rehausser le prestige du Kremlin. 

En effet, un article paru sur le site italien de l’agence de presse Sputnik, affiliée au gouvernement russe, ne s’embarrassait pas de subtilité : « La Russie est là. Et l’Union européenne? »

Que révèle cet épisode? Depuis que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié de pandémie la situation de la COVID-19, l’actualité évolue à un rythme ahurissant. Toutefois, des questions de fond se dessinent. La crise que nous traversons risque-t-elle de susciter des transformations majeures dans l’état du monde? Ne fait-elle qu’accélérer des tendances déjà à l’œuvre? Ou bien la vie reviendra-t-elle « pareille comme avant » une fois la pandémie vaincue?Lire la suite »