Dans le sillage dans la guerre de Sécession (1861-65), qui mit fin à l’esclavage aux États-Unis, un deuxième combat allait se dérouler, sur plusieurs années, pour garantir l’égalité politique aux personnes d’ascendance africaine. Cette période s’appelle la Reconstruction. La Louisiane fut un théâtre majeur du programme reconstructionniste, grâce notamment aux efforts des Créoles francophones, instruits, militants et pétris des valeurs universalistes des révolutions française et haïtienne. Il va sans dire que l’ancienne classe esclavagiste, imbue de préjugés racistes, n’avait guère l’intention de céder ses privilèges au nom du progrès social.
Au cours de cette séquence aussi dramatique que pleine d’enseignements pour nous, citoyennes et citoyens du 21e siècle, plusieurs scènes tragiques allaient se produire. L’une des plus sanglantes fut le massacre de La Nouvelle-Orléans, survenue le 30 juillet 1866. Ce jour-là, une foule de suprémacistes blancs prit d’assaut une convention constitutionnelle qui avait été convoquée dans le but d’accorder le droit de vote aux hommes noirs. Cette échauffourée eut lieu dans les rues environnant le Mechancics’ Institute, lieu choisi pour la convention. Une cinquantaine de leurs victimes perdirent la vie et des dizaines d’autres furent blessées.

Alors que la majorité des organes de la presse louisianaise jetèrent le blâme sur les conventionnels et leurs partisans, Noirs et Blancs, un seul journal leva la voix pour défendre la cause de la justice raciale. Il s’agit de La Tribune de la Nouvelle-Orléans, quotidien fondé par des « gens de couleur » et publié dans les deux langues, française et anglaise. Pour commémorer le 160e anniversaire de ce triste incident, et aussi pour célébrer l’héroïsme des militants des droits civiques de cette époque, je fais reproduire ici des extraits d’un éditorial paru peu après le massacre du 30 juillet. Tout en dénonçant les menées de la réaction raciste, La Tribune réclame des mesures robustes en faveur de la réconciliation raciale. Un peu plus tard, ces revendications allaient justement se concrétiser par des lois du Congrès américain, des amendements apportés à la constitution fédérale – toujours en vigueur – et une nouvelle constitution de l’État, adoptée en 1868.
L’édition du journal dont provient ce texte se trouve dans les archives de l’American Antiquarian Society, bibliothèque privée située à Worcester, au Massachusetts. Voici donc la première fois qu’il est accessible au grand public.

« Vive la liberté ! » (La Tribune de la Nouvelle-Orléans, 5 août 1866)
Les temps sont changés. Le progrès se montre, bien qu’il ne se fasse qu’à la pointe de la baïonnette. Il y a vingt ans, il y a dix ans même, des événements moins graves que ceux de lundi auraient étouffé à tout jamais le parti victime du guet-à-pens politique. Il n’a pas fallu tant de sang aux know-nothings pour avoir raison des étrangers. Jamais journal d’opposition, rédigé par la « race supérieure » n’est resté ferme sur la brèche, après l’établissement de la terreur. Il a fallu que la population de couleur, forte de ses droits, forte de la justice de sa cause, forte de l’appui moral du Nord et du monde civilisé tout entier, donnât le premier exemple du maintien courageux de la liberté de la presse dans la ville de la Nouvelle-Orléans.
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