Port Acadie – Entretien avec Dean Louder (1943–2017) : regards sur le Projet Louisiane

Trois an après le décès inattendu du géographe Dean Louder, nous lui rendons hommage en rediffusant cet entretien recueilli par Clint Bruce et paru dans la revue Port Acadie, numéro 29.

Au mois de mai 2017 nous avons appris avec tristesse le décès du géographe Dean Louder[1]. Originaire de l’Utah aux États-Unis, ce Québécois d’adoption aura marqué de manière durable les études sur la francophonie nord-américaine, notamment à travers ses collaborations avec Eric Waddell, son collègue de l’Université Laval. Dans un texte d’hommage paru dans la revue Rabaska, Yves Frenette et André Fauchon retracent l’évolution de la vision généreuse du fait francophone qu’il aura développée à partir des années 1980 :

Ce n’était donc plus la langue qui cimentait l’Amérique française de Louder et Waddell, mais une façon d’être s’abreuvant à des réseaux flous et à une mémoire des origines. […] Toutefois, à force de pérégriner et sous l’influence de certains de leurs disciples, et aussi de leurs critiques, Louder et Waddell prirent conscience de la diversité franco-américaine, au sens large du terme, du poids culturel des Antilles dans la constitution de la francophonie nord-américaine et de l’existence de la créolité. C’est de cette manière que, au tournant du XXIe siècle, leur Amérique française devint une Franco-Amérique[2].

Ensemble, les deux géographes ont codirigé l’ouvrage collectif Du continent perdu à l’archipel retrouvé : le Québec et l’Amérique française (Québec, Presses de l’Université Laval, 1983, 292 p.); avec Éric Morisseau, Vision et visages de la Franco-Amérique (Sillery, Septentrion, 2001, 320 p.), où se mêlent témoignages et essais par des chercheurs; et Franco-Amérique (Sillery, Septentrion, 2008, 400 p.), réédité en 2016. Infatigable voyageur, Louder réunit des chroniques de ses carnets de route dans Voyages et rencontres en Franco-Amérique (Québec, Septentrion, coll. « Hamac-carnets », 2013, 265 p.).

L’entretien que nous présentons ici fait découvrir les premiers contacts du chercheur avec la francophonie des États-Unis, lors de sa participation au Projet Louisiane, initiative pluridisciplinaire menée par une équipe de chercheurs canadiens entre 1976 et 1979. Le grand objectif du Projet Louisiane consistait à explorer les dynamiques culturelles à l’œuvre autour du renouveau ethnique dans cet État du Sud américain à l’héritage francophone complexe. Plusieurs de leurs travaux remettent en question la survalorisation de l’élément acadien par l’élite culturelle[3]. Même si l’intérêt pour la Louisiane est attisé, dans un premier temps, par les actions du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), agence d’État créée en 1968, la portée du Projet Louisiane dépasse de loin ce mouvement « officiel ». Notre échange avec M. Louder, enregistré au téléphone en mai 2016, porte plus précisément sur les rapports entre les chercheurs canadiens et leurs interlocuteurs louisianais — rapports qui ne manquent pas de piquant.

Il s’agit ici d’une transcription abrégée et adaptée d’une conversation qui a duré environ une heure[4].

CB : Merci, Dean, de m’avoir accordé quelques minutes pour parler de tes expériences au sein de l’équipe du Projet Louisiane. Peut-être pouvons-nous aborder en premier tes rapports avec le fondateur du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), feu James Domengeaux. J’ai eu vent d’un incident où il t’aurait traité de « son of a bitch ». Que s’est-il passé?

DL : On avait déjà commencé le Projet Louisiane. Gerald Gold, qui en était vraiment le père[5], s’était fait un devoir d’aller voir Domengeaux, pour dire : « Nous sommes ici et on va faire des recherches. Voici ce que nous pourrons faire. » Au tout début j’avais l’impression que Domengeaux était très content, et même flatté. Il avait fondé CODOFIL et voilà que quelques années plus tard, il y a eu quand même une certaine reconnaissance internationale dans la communauté des savants, des chercheurs — des Canadiens, même. Donc, c’était très flatteur pour lui. Mais Jimmy [James Domengeaux] avait, un peu partout, des gens qui surveillaient pour lui. Il avait même un clipping service, c’est-à-dire que chaque fois qu’il y avait quelque chose dans les journaux, il y avait quelqu’un qui en faisait une coupure pour lui. Or, cette année-là, j’habitais à Gretna, moi et ma famille. Je faisais mes emplettes chez Nicholson et Loup, qui avaient deux magasins, l’un près de chez nous et l’autre à Westwego, sur le Westbank Express[6]. Nicholson, lui, était sénateur à l’assemblée législative louisianaise[7]. Alors, Domengeaux connaissait tout ce monde-là. Puisque ce Elwyn Nicholson était un Cadien, je suis allé le voir dans son magasin, dans son bureau. Il m’a dit qu’il venait des Avoyelles et qu’il parlait français, mais il ne voulait pas parler en français avec moi. Il ne m’a jamais parlé en français, même s’il pouvait probablement le faire. Mais c’était un peu la gêne, tu sais. Je l’ai rencontré une autre fois à son épicerie sur l’Expressway. Westwego est une communauté cadienne, tu sais.

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1. À noter que le présent numéro de Port Acadie, daté printemps 2016, a été préparé au cours de l’année 2017.
2. Yves Frenette et André Fauchon, « Dean Louder : 1943-2017 », dans Rabaska : Revue d’ethnologie de l’Amérique française, vol. 15, 2017, p. 207–209.
3. Voir notamment Eric Waddell, « La Louisiane française : une poste outre-frontière de l’Amérique française ou un autre pays et une autre culture? », dans Cahiers de géographie du Québec, vol. 23, no 59, p. 199–215.
4. La transcription de cet entretien a été effectuée par Réanne Cooper, assistante de recherche de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT).
5. Spécialiste de l’ethnicité et de l’anthropologie économique, Gerald Gold fut dès 1975 l’instigateur du Projet Louisiane auquel Louder se joignit par la suite. Parmi ses travaux issus de cette initiative, on consultera avec profit Gerald L. Gold, Cousin and the Gros Chiens : The Limits of Cajun Political Rhetoric (Projet Louisiane, Document de travail no 1), York (Ontario), Dept. of Anthropology, York University, 1978, 35 p., ainsi que Gerald L. Gold, « The Cajun French Debate in Louisiana », dans Beverly Hartford, Albert Valdman et Charles Foster (dir.), Issues in International Bilingual Education. The Role of the Vernacular, New York, Plenum, 1982, p. 221–240. Monsieur Gold est décédé en mars 2016, quelques semaines avant cet entretien. Voir l’annonce de son institution ici.
6. Ces localités, qui se trouvent en banlieue de la Nouvelle-Orléans, représentaient l’une des trois zones urbaines étudiées par le Projet Louisiane, avec Lafayette et Port Neches (Texas).
7. Originaire de Westwego, Elwyn John Nicholson (1923–2014) est élu au Sénat louisianais en 1972, où il occupe un siège pendant 16 ans.

Journée internationale des droits des femmes : pleins feux sur Mhairi Black, Parti national écossais (SNP)

Élue au Parlement britannique en 2015, à l’âge de 20 ans, Mhairi Black est l’une des plus jeunes députées dans l’histoire de la vénérable enceinte de Westminster. Nationaliste écossaise, socialiste qui se porte défenseure des intérêts des démunis, des marginalisés et des gens ordinaires, féministe et militante des droits LGBTQ+, elle n’a pas sa langue dans sa poche. À l’ère où le populisme de droite déferle sur la planète, c’est une éloquente anti-Trump ou, pour mieux dire, une anti-Boris Johnson, ce premier ministre dont l’appui au Brexit heurte les positions du Scottish National Party.

À titre de rappel : cette formation indépendantiste est majoritaire au Parlement écossais, créé à la fin des années 1990. Le SNP et le gouvernement d’Écosse sont dirigés par Nicola Sturgeon. Le référendum sur l’indépendence de l’Écosse qui s’est tenu en octobre 2012 s’est soldé par une victoire du «non» (55,3 % contre 44,7 % pour le «oui»). La sortie fracassante du Royaume-Uni de l’Union européenne laisse croire aux indépendantistes que la prochaine campagne pourrait donner le résultat escompté.

Dépouillé de tout folklore ethnicisant, le nationalisme écossais de Mhairi Black, qui représente la circonscription de Paisley and Renfrewshire South, au sud-ouest de Glasgow, s’appuie sur une forte conscience de classe. Conscience qui est liée à son tour à la conviction que les partis dominants au Royaume-Uni sont devenus des forces d’oppression en faveur des élites – une oppression à laquelle l’Écosse ne pourra se soustraire dans le système actuel, du fait de son faible poids au sein de l’union. (Pour une analyse de l’évolution récente de ce discours, voir l’étude d’Ewan Gibbs, «Who’s ‘Normal’? Class, Culture and Labour Politics in a Fragmented Britain», dans Renewal: A Journal of Labour Politics, 2017, vol. 25, no 1, p. 86-91).

Ayant fait preuve et d’audace et de compétence, Mhairi Black vient d’assumer la fonction de contre-secrétaire d’État pour l’Écosse au nom du SNP. Pour souligner cette Journée internationale des droits des femmes, voici trois vidéos permettant de mieux connaître cette figure marquante de la scène politique…Lire la suite »

Un Africain au siège de Louisbourg : le témoignage d’Olaudah Equiano (1745-1797) – Mois de l’histoire des Noirs

NOTE : Une version abrégée de cette chronique a paru dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, édition du 21 février 2020.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, du 8 juin au 27 juillet 1758, marquait le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) allait ouvrir la voie au siège de Québec, où se jouerait l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeraient des Acadiens réfugiés dans la région des Chaleurs depuis les déportations entreprises à partir de 1755.

Quiconque visite de nos jours le Lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg ne saurait manquer de se laisser impressionner. Fondée au lendemain du traité d’Utrecht (1713), par lequel la France perdait l’Acadie de la Nouvelle-Écosse, cette imposante base militaire suscitait la crainte et la convoitise des autorités coloniales de la Nouvelle-Angleterre. Louisbourg avait déjà été envahi en 1745, pendant la guerre de Succession d’Autriche, avant d’être restitué à la France en 1748.

Louisbourg National Historic Site
Vue générale du Lieu historique national du Canada de la Forteresse-de-Louisbourg. Tous droits réservés à Parcs Canada (source de l’image ici).

L’existence de la forteresse donnera naissance à une ville d’environ 10 000 âmes à la fin des années 1750, soldats et civils confondus. Parmi ses résidents se comptaient près de 250 personnes d’origine africaine tenues en esclavage entre 1713 et 1760. L’historien Kenneth Donovan a consacré plusieurs travaux à ce sujet [1]. Leur présence sert à rappeler que l’histoire des Maritimes participait pleinement de l’évolution du vaste monde atlantique.   

À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, cette chronique mettra en vedette la perspective d’un jeune Africain qui se trouvait, lui, du côté anglais lors des événements de l’été 1758. Ce témoin oculaire du siège de Louisbourg s’appelait Olaudah Equiano (c. 1745-1797). C’est l’auteur de l’une des plus célèbres autobiographies parmi celles signées par des victimes du système esclavagiste aux 18e-19e siècles : The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, Or Gustavus Vassa, The African (Londres, 1789).Lire la suite »

Mois de l’histoire des Noirs : Quand l’activisme passe par la poésie (reportage de «Michel le samedi», Radio-Canada Acadie, 8 février 2020)

États de la recherche / Au fil de l’histoire – Le 8 février dernier, l’émission Michel le samedi, animée par Michel Doucet, a diffusé un reportage d’Isabelle Robichaud au sujet de mon livre à paraître chez The Historic New Orleans Collection / University of Virginia Press, Afro-Creole Poetry in French from Louisiana’s Radical Civil War-Era Newspapers : A Bilingual Edition. Découvrez ici le reportage d’Isabelle Robichaud : «Quand l’activisme passe par la poésie». 

L’ouvrage sera disponible à partir du 13 mai prochain.

Crédit photo : Radio-Canada / Isabelle Robichaud

Conférence de Gregory Kennedy : La contribution de la Baie Sainte-Marie au bataillon acadien de la 1ère Guerre mondiale

11 novembre 2019 – Il y a quelques jours notre collègue de l’Université de Moncton, Gregory Kennedy, professeur d’histoire et directeur scientifique de l’Institut d’études acadiennes, était de passage à l’Observatoire Nord/Sud pour des réunions de travail autour du projet Repenser l’Acadie dans le monde : études comparées, études transnationales. Sa visite lui a donné l’occasion de présenter ses recherches en cours sur une facette méconnue de l’histoire acadienne : le bataillon acadien (165e) de la Première guerre mondiale.

Pour ce Jour du souvenir, nous rendons disponible la conférence qu’il a prononcée le soir du mardi 5 novembre 2019, dans l’Espace Murielle-Comeau de l’Observatoire Nord/Sud, et à laquelle ont assisté une trentaine de personnes : La contribution de la Baie Sainte-Marie au bataillon acadien de la Première guerre mondiale(Voir résumé et biographie ci-dessous.) Cette conférence a été également parrainée par le Centre acadien et la Société historique acadienne de la Baie Sainte-Marie.

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Le maire Jones, Acadien honoraire?!? ou : la curieuse histoire du jumelage entre Moncton et Lafayette

Les articles de La Filière Louisiane sont publiés grâce à un partenariat entre Astheure et Les Carnets Nord/Sud, blogue de l’Observatoire Nord/Sud et de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) de l’Université Sainte-Anne. Cette série vise à faire mieux connaître les enjeux culturels de la Louisiane francophone et à favoriser le dialogue entre Acadiens et Louisianais.

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Maire de la ville de Moncton de 1963 à 1974, Leonard C. Jones (1924-98) incarnait et exprimait ouvertement la francophobie ambiante et l’entêtement de la majorité à barrer la route aux aspirations des francophones à l’époque du «moment 68» en Acadie, pour reprendre le titre de l’ouvrage de mon ami et collègue Joel Belliveau.

Qui ne frisonne pas de dégoût moral en revoyant cette scène du documentaire L’Acadie, l’Acadie?!?, tourné en 1968-69, où il humilie des étudiants de l’Université de Moncton venus présenter les conclusions du rapport Laurendeau-Dunton (de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme) et, violemment paternaliste, rabroue le conseiller municipal Léonide Cyr. Plus tard, le maire Jones mènera son combat d’arrière-garde jusqu’à la Cour suprême, où il contestera la validité constitutionnelle des lois fédérale et provinciale sur les langues officielles (Jones c. Nouveau-Brunswick, 1975). On se persuade facilement que le fameux incident de la tête de cochon laissée sur son perron sous le couvert de la nuit, c’était bien fait pour lui! Un véritable Charles Lawrence du 20e siècle…

Bref, le maire Jones, c’est la dernière personne à qui l’on songerait de conférer la désignation d’Acadien à titre honorifique. Pourtant, c’est ce qui est arrivé en mars 1972, lorsque la ville de Moncton entérinait un accord de jumelage avec Lafayette, en Louisiane.

Suite à l’adoption d’une entente d’amitié par les deux conseils municipaux, à l’automne 1971, une délégation venue de Lafayette décernait au maire et à d’autres édiles municipaux, lors d’un banquet au Brunswick Hotel, des certificats de Honorary Acadian, de la part de la Maison Acadienne-Française de l’Université du sud-ouest de la Louisiane (USL). Quelques jours plus tard, le maire Jones retournait son certificat. Dans le contexte des débats enflammés sur le bilinguisme, prétendait-il, il lui était impossible d’accepter un tel signe de reconnaissance symbolique. Son geste provoquait ainsi un petit embarras diplomatique qui semble avoir été à peu près oublié par la suite.

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Massacre du 30 juillet 1866 : la redécouverte des «numéros perdus» de La Tribune de la Nouvelle-Orléans (Clint Bruce)

La version originale de ce texte a paru en anglais dans le magazine 64 Parishes, dans son édition de l’automne 2018 : « Discovering the Lost 1866 Issues of the New Orleans Tribune ».  

Les débats récents sur l’héritage de l’esclavage et de la guerre de Sécession, ainsi que sur les promesses et les échecs de la Reconstruction, ont fait ressortir l’importance de deux journaux bilingues fondés par des « gens de couleur » de la Louisiane francophone : L’Union (1862-64) et, à sa suite, La Tribune de la Nouvelle-Orléans (1864-70). D’un courage indéfectible, leurs journalistes rapportaient et commentaient les événements de l’actualité, couverture qui faisait contrepoids aux organes de presse dominants, anglophones pour la plupart et tous gérés par des Blancs.

Parmi ces événements figure un incident tragique, le massacre du Mechanics’ Institute survenu le 30 juillet 1866 : plus d’une quarantaine de partisans du droit de vote des Noirs furent assassinés par des réactionnaires racistes, y compris par des policiers. (Pour plus de contexte, voir ma chronique parue dans Le Devoir en 2016.) Cruelle ironie du sort, on a longtemps cru perdus les numéros de La Tribune publiés dans les jours précédant et suivant le massacre—du moins jusqu’à maintenant.

C’est en préparant mon livre à paraître aux presses de The Historic New Orleans Collection (THNOC), Afro-Creole Poetry in French from Louisiana’s Radical Civil War–Era Newspapers: A Bilingual Edition, que j’ai eu le bonheur de repérer plusieurs de ces « numéros perdus » des mois de juillet et d’août 1866, dans les archives de l’American Antiquarian Society (AAS), centre de recherche et société savante située à Worcester, au Massachusetts.

Fondée en 1812, l’AAS possède plus de trois millions de documents et d’objets liés à l’histoire des États-Unis et des Amériques. Il y a près de 20 ans, j’ai visité ce centre lorsque j’étais assistant de recherche sous la direction de Dana Kress, professeur au Centenary College of Louisiana. Le professeur Kress et moi avons passé une semaine à explorer l’immense collection de manuscrits et de publications de la Louisiane francophone, collection léguée par Edward Larocque Tinker (1881-1968).

Je me rappelle fort bien, après avoir demandé de consulter les dossiers renfermant plusieurs éditions de La Tribune, les excuses formulées par le personnel quant à la petite quantité et à la piètre condition de leur contenu. Ils ne pouvaient se douter, et moi non plus lorsque j’ai feuilleté pour la première fois ces pages jaunies, de la valeur historique du fragile trésor de ces dossiers.

En été 2016, pendant que je travaillais à mon manuscrit pour THNOC, le 150e anniversaire du massacre du Mechanics’ Institute pesait lourdement sur mon esprit. Plus que jamais, j’aurais voulu savoir la version des faits rapportée dans La Tribune. Une après-midi, il m’est revenu le souvenir de mon premier voyage à l’AAS. Je me suis alors demandé si ces chemises d’archives ne recelaient pas les « numéros perdus » de La Tribune.

J’avais vu juste. C’est le souffle retenu que, quelques semaines plus tard, je suis retourné au Massachusetts afin d’examiner la collection.

Les articles de La Tribune fournissent un témoignage aussi précieux que saisissant de ces jours tumultueux de l’été 1866, au moment où le journal redoublait d’efforts pour empêcher la presse raciste de contrôler le récit. Un billet en français, intitulé « Notes pour servir à l’histoire du massacre de la Nouvelle-Orléans » (3 août 1866), commence ainsi :

« Tandis que les journaux rebelles demandaient à grands cris que leurs représentants fussent admis au Congrès, nous, les unionistes, étions attaqués, par eux, dans nos droits les plus sacrés—droits que nous avions de nous réunir publiquement. Lorsque la liberté de la discussion n’existe plus, toutes les libertés du citoyen sont en danger. »

THNOC, l’AAS et tant d’autres institutions se vouent à la préservation de la multiplicité des voix faisant partie de telles discussions à mesure qu’elles évoluent dans le temps et, ce faisant, contribuent à préserver les droits sacrés et les libertés défendues par La Tribune. La chance que j’ai de réintroduire cette source indispensable dans nos considérations du massacre du Mechanics’ Institute et de lui restituer sa juste place dans l’histoire de la question raciale et des droits civiques aux États-Unis est à la fois un privilège et une grande joie.

M. Clint Bruce

Clint Bruce est professeur adjoint à l’Université Sainte-Anne où il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales. Sa découverte des numéros perdus de La Tribune sera expliquée davantage dans son livre à paraître aux presses de THNOC (Afro-Creole Poetry in French from Louisiana’s Radical Civil War–Era Newspapers: A Bilingual Edition) ainsi que dans un article scientifique en cours de préparation : « ‘Pages to Serve in the History of the New Orleans Massacre’: The (Heretofore Unknown) Stance of the New Orleans Tribune in the Wake of the Mechanics’ Institute Massacre of 1866. »

Mois de l’Histoire des Noirs : se souvenir de Pierre Caliste Landry (1841-1921)

Les articles de La Filière Louisiane sont publiés grâce à un partenariat entre Astheure et Les Carnets Nord/Sud, blogue de l’Observatoire Nord/Sud et de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) de l’Université Sainte-Anne. Cette série vise à faire mieux connaître les enjeux culturels de la Louisiane francophone et à favoriser le dialogue entre Acadiens et Louisianais.

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Donaldsonville (Louisiane), 1er janvier 1874 : «Il n’y a rien que les gens de couleur [colored people] désirent plus que de cultiver des relations amicales avec les Blancs. Mais ces derniers doivent nous accorder un traitement juste et honnête. Ils doivent cesser de nous mentir et d’injurier nos dirigeants. Ils doivent nous consentir de bon cœur tous les droits et privilèges publics que les lois du pays disent être les nôtres. Et ensuite nous irons les rencontrer à mi-chemin et, en leur tendant la main de l’amitié, nous accepterons désormais de vivre dans l’harmonie[1]

C’est à l’occasion d’un rassemblement commémorant le onzième anniversaire de l’abolition de l’esclavage par décret du président Abraham Lincoln, que ces mots furent prononcés – en anglais – par Pierre Caliste Landry (1841-1921). Né dans l’esclavage, Landry faisait partie de cette génération dynamique et courageuse d’hommes politiques afro-américains qui émergea dans le sillage de la guerre de Sécession (1861-1865) et qui, aux côtés de leurs alliés progressistes blancs, mena un difficile combat pour l’égalité raciale. Quelques années plus tôt, en 1868-1869, ce Créole francophone avait été le premier Noir à occuper la mairie d’une ville des États-Unis.

Comme le suggère son nom de famille, il avait aussi des origines acadiennes.

Alors que s’achève le Mois de l’Histoire des Noirs 2019, il fait bon se souvenir de Pierre Caliste Landry.

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Jumelage entre Cap-Pelé (N.-B.) et Broussard (Louisiane) : Justin LeBlanc raconte…

Depuis 1984, le village de Cap-Pelé, au sud-est du Nouveau-Brunswick et «au cœur de l’Acadie», et la ville de Broussard, en Louisiane, jouissent d’une entente de jumelage. Cette relation était devenue inactive, cependant. C’est grâce aux efforts de Justin LeBlanc, directeur des événements et des communications de Cap-Pelé, et du maire Serge Léger que les deux villes-sœurs ont récemment repris contact, à l’approche du Congrès mondial acadien 2019.

Dans cette courte vidéo, M. LeBlanc explique deux certificats honorifiques qu’il a reçus lors d’une visite en Louisiane, en octobre 2018. Nous avons rencontré ce jeune homme dynamique le 18 décembre 2018, à l’édifice municipal de Cap-Pelé. Par rapport aux recherches de la CRÉAcT, cet entretien s’inscrit dans le projet, Les villes ont une famille : enquête sur les jumelages municipaux aux Provinces maritimes. 

Louisiane, 1858… un meurtre sur le Mississippi (Entrevue à l’émission L’Heure de pointe Acadie)

Au fil de l’histoire / CRÉAcT en action ! – À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs 2018, j’ai eu le plaisir de présenté une série de conférences sur un de mes projets de recherche, une enquête historique sur un incident tragique survenu en 1858 : l’assassinat d’un planteur louisianais d’origine acadienne, Constant Melançon, par un nommé Toussaint, qui était non seulement l’esclave de ce premier, mais aussi un ami d’enfance. Les circonstances entourant ce meurtre permettent de comprendre l’esclavagisme pratiqué par les Acadiens louisianais et la culture de résistance développée par les Noirs – Africains et des descendants d’Africains – qui en furent les victimes.

Ces conférences ont eu lieu à Sydney, le lundi 5 février; à Moncton, le mardi 6 février; et à la Pointe-de-l’Église, le jeudi 8 février. (Voir les détails dans ce communiqué de presse de l’Université Sainte-Anne). Lors de notre passage à Moncton, j’ai été invité à expliquer ce projet à l’émission L’Heure de pointe Acadie, animée par Martine Blanchard. L’entretien est disponible ici. 

Affiche Louisiane 1858