«La salle tendue de noir…» : la première commémoration du massacre de La Nouvelle-Orléans du 30 juillet 1866

«Nul doute que l’impression que cette cérémonie nous a laissée ne sortira jamais de notre mémoire et que nous en raconterons l’effet à nos petits enfants, afin qu’ils apprennent à bénir la mémoire de ceux qui moururent martyrs pour une cause juste et sainte.»

La Tribune de la Nouvelle-Orléans, 30 juillet 1867
Livre disponible ici.

Même si la guerre de Sécession (1861-1865) a mis fin à l’esclavage, le combat pour l’égalité raciale était loin d’être accompli. C’est encore le cas aujourd’hui, d’ailleurs. En Louisiane, où des francophones de couleur furent à l’avant-garde du mouvement radical pendant la Reconstruction du Sud (1863-1877), l’un des incidents les plus meurtriers de cette période s’est produit le 30 juillet 1866 : lors d’une convention ayant pour objectif d’amender la constitution de l’État pour accorder le droit de vote aux Noirs, des éléments réactionnaires, dont des membres de la police, ont assassiné plus d’une quarantaine de personnes, surtout noires mais blanches aussi, des délégués ainsi que de simple citoyens. C’était une tentative, criminelle et concertée, de tuer dans l’œuf la transformation sociale qui s’imposait. J’ai souligné ailleurs le rôle du journal La Tribune de la Nouvelle-Orléans lors de ces événements («De 1866 à nos jours: les racines francophones de Black Lives Matter», Le Devoir, 20 juillet 2016). Le contexte est présenté davantage dans mon livre Afro-Creole Poetry in French from Louisiana’s Radical Civil War-Era Newspapers: A Bilingual Edition (The Historic New Orleans Collection, 2020)

Image tirée de The Riot in New Orleans, by Theodore R. Davis: « Murdering Negroes in the Rear of Mechanics’ Institute »; Harper’s Weekly, 25 août 1866. The Historic New Orleans Collection, 1974.25.9.308 i–iv.

Le massacre de 1866 a beau accélérer la cause des droits civiques, grâce à la forte réaction qu’elle suscite, la communauté n’en est pas moins meurtrie, bouleversée. L’été suivant, une commémoration aura lieu sur les lieux mêmes du désastre, à savoir le Mechanics’ Institute, là où se dresse de nos jours le Roosevelet Hotel de La Nouvelle-Orléans. La Tribune en publiera un compte rendu. Nous reproduisons ci-dessous ce texte au complet. Un autre article des Carnets Nord/Sud présente le poème composé pour l’occasion et lu devant le public par Cora L. V. Daniels (Scott; 1840-1923).

La cérémonie au Mechanics’ Institute

La salle tendue de noir offrait un coup d’œil magnifique. À l’intérieur était un autel richement orné derrière lequel étaient figurées des larmes. On y lisait, en lettres argentées : ‘In Memory of the Victims of the 30th of July.’ Au centre de la salle était un catafalque portant la même inscription. À gauche se trouvait le drapeau de la nation, drapé de noir. Des colonnes en nombre de trente, placées entre les ouvertures s’élevaient jusqu’à l’arasement. À l’entrée flottait à la brise le drapeau, encore rouge de sang, qui avait été déployé le 30 juillet 1866.

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« In Memoriam—July 30 » by Cora L. V. Daniels (1840-1923), a poem read on the first anniversary of the Mechanics’ Institute massacre of 1866

Born in western New York state, Cora Lodencia Veronica Scott (1840-1923) gained fame while a teenager as a Spiritualist medium, supposedly communicating with the dead to transmit messages to the living. After a divorce from her husband, a well-known mesmerist, in 1859, she married a Union officer, Nathan W. Daniels, a captain in the Louisiana Native Guards, composed of black soldiers. (Daniels’s Civil War diary has been published by Clare Weaver under the title Thank God My Regiment an African One [LSU Press, 2000]). In New Orleans, she became involved in the post-war movement for racial equality. That movement, as noted elsewhere, was marked by the horrific Mechanics’ Institute massacre of July 30, 1866. On that day, when a state constitutional convention assembled to grant the vote to African Americans, more than 40 individuals, both delegates and innocent bystanders, were murdered in cold blood by defenders of white supremacy, including members of the police. The incident sparked national outrage. As highlighted in my book Afro-Creole Poetry in French from Louisiana’s Radical Civil War-Era Newspapers: A Bilingual Edition (2020), the New Orleans Tribune, founded by French-speaking Creole activists, led the charged in denouncing the reactionary forces behind the massacre. The paper later featured poems in memory of the victims, most notably Camille Naudin’s stirring « Ode aux martyrs » (July 30, 1867). Although most were written in French, Daniels composed one such poem in English. A year after the massacre, she was invited to read her elegy at a commemorative ceremony, described in the previous blog post. The text appeared in the Tribune the same day, as did Naudin’s poem. To my knowledge, it has not been republished since then. A final note: Daniels lost her husband and their daughter to yellow fever a few weeks later [1].

IN MEMORIAM — JULY 30
By Mrs. Cora L. V. Daniels
1866-1867

I
Toll, toll, toll!
Oh, ye solemn—sad’ning bells
We have need of mournful knells,
Need of penitence and tears—
Grief grows strong with length’ning years,
But no grief hath cause so strong—
No year of woe so drear—so long,
As that which brings us, pale with pain,
So weep at Death’s dark door again:
We weep because our tears are all in vain.
Woe, woe, woe!
They came not with the Harvest moon—
Death gathered them, alas, too soon.
They came not with the winter chill,
Our winter—grief—lingereth still.
The fair child spring hath come and gone,
And still we weep in woe alone.
Why did she leave her blossoms—fair?
The blighting breath of sin is there
And Death lurks in the pois’nous air.
Mourn, mourn, mourn!
Dark Erebus hath did their light
In Lethes’ stream—Death’s shadowy night.
Ye orphans—ye can only weep,
And widows pale your vigils keep.—
Ye children of a dusky race
Draw near, and in this sacred place
Pour all your offerings of grief;
These dead are yours—but find relief
In this—they died for your reprieve.
Toll, toll, toll!
Where wert thou Freedom, when they lay
In gory shrouds on that sad day,
When thy sons lay, for thy dear name,
Pierced to the heart? Foul murder came,
Companion’d by Hatred and scorn,
Clouding the sky that morn:
That dreadful morn—when Treason smiled,
With grim and ghastly smile beguiled
Our loved ones to a death so wild,
Woe, woe, woe!

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VITE! VITE! ALLEZ LIRE!… «Les traces et les temps du Grand Dérangement» par Adeline Vasquez-Parra, Nicole Gilhuis et Gregory Kennedy

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera à tous les deux vendredis un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Comprendre l’expérience acadienne du point de vue historique, c’est nécessairement sortir des généralisations faciles pour rendre compte de la diversité des expériences et des trajectoires vécues. C’est le sens même de plusieurs projets de recherche associés au collectif Repenser l’Acadie dans le monde : études comparées, études transnationales. Relevant d’une collaboration entre l’Observatoire Nord/Sud et l’Institut d’études acadiennes de l’Université de Moncton, cette initiative pluridisciplinaire réunit plus d’une vingtaine de chercheur·e·s issu·e·s d’horizons divers. Son but : renouveler la recherche fondamantale en études acadiennes en tirant profit d’approches et de paradigmes jusqu’ici inexplorés.

En ce qui concerne l’étude de l’Acadie coloniale, la promesse de ces nouvelles perspectives ont récemment fait l’objet d’une discussion entre trois historien·ne·s, en provenance de trois pays différents, à savoir Nicole Gilhuis (Université de California à Los Angeles), Gregory Kennedy (Université de Moncton) et Adeline Vasquez-Parra (Université Libre de Bruxelles). Il en est sorti un texte de réflexion fort éclairant, paru sur le blogue du projet : «Les traces et les temps du Grand Dérangement».

En voici l’entrée en matière :

Nous avons tendance à généraliser la société coloniale acadienne ainsi que l’impact du Grand Dérangement. Rétrospectivement, nous caractérisons cette petite société par sa neutralité supposée, son mode de vie agricole et ses assez bonnes relations avec les Autochtones. Nous supposons une expérience d’exil toujours rassembleur autour du référent identitaire acadien. Grâce aux travaux récents, nous sommes conscients que les parcours des réfugiés étaient différents. Certes, il est bien logique d’imaginer que les Acadiens déportés en Nouvelle-Angleterre ont subi un cauchemar distinct de celui vécu par les gens ayant fui et qui sont arrivés à Québec pendant la Guerre de Sept ans. Nous pouvons identifier différents défis particuliers pour les réfugiés en France, au Saint-Domingue et en Louisiane. Nos travaux démontrent que nous devrions distinguer davantage ces parcours et les mentalités des acteurs historiques concernés. Si nous sommes déjà conscients des différences par endroit, nos recherches signalent également l’importance du cadre temporel et de la disparition de plusieurs personnes dans les archives.

Comment faire revivre ces fantômes de l’ancienne Acadie? C’est justement la tâche ardue mais si passionnante de la recherche historique…

Bonne lecture et bonnes découvertes !

M. Clint Bruce

Image de couverture : Acte de décès de Jean-Baptiste Orrillon, accadien de nation, au Bébé, quartier de Bombarde (Haïti) (ANOM, registres d’état civil, Saint-Domingue, La Bombarde, 1785)

VITE! VITE! ALLEZ LIRE!… Michael Poplyansky, «Francophone ou acadien : indécision identitaire au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, 1968-1973»

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera à tous les deux vendredis un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Comment les minorités francophones des provinces Maritimes ont-elles composé avec les grandes mutations sociales survenues à partir des années 1960? La population acadienne pouvait-elle garder la même définition d’elle-même, comme si de rien n’était? Historien à la Cité universitaire francophone de l’Université de Regina (Saskatchewan), anciennement professeur invité à l’Université Sainte-Anne, Michael Poplyansky explore cette problématique dans un article passionnant : «Francophone ou acadien : indécision identitaire au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse 1968–1973», paru dans la revue Port Acadie en 2015 (numéro 27, p. 63-81). En voici le résumé :

La fin des années 1960 et le début des années 1970 marquent un changement discursif important pour les minorités franco-canadiennes. Plutôt que d’utiliser les appellations historiques de « Canadien français » ou d’« Acadien », elles commencent à s’identifier simplement comme « francophone ». En se penchant sur les débats entourant la fondation de la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick et la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse, cet article cherche à expliquer le bref attrait qu’exerça le vocable « francophone » en Acadie. L’article l’attribue à un désir d’inclusion par rapport aux individus n’ayant pas de lien généalogique avec la Déportation et à une volonté de se solidariser avec la lutte autonomiste des Québécois. Pourtant, l’article conclut que l’engouement pour le terme « francophone » n’a pas duré en Acadie, notamment à cause de la résistance populaire et de l’impraticabilité de toute tentative de « fusion » entre les peuples acadien et québécois.

De quoi enrichir votre compréhension, en complément du percutant documentaire L’Acadie, l’Acadie ?!? (1971) ou de l’ouvrage de Joel Belliveau, Le « moment 68 » et la réinvention de l’Acadie.

Parti acadien et la quête d'un paradis perdu (Le)

À noter que le professeur Poplyansky est également l’auteur d’un livre marquant, Le Parti acadien et la quête d’un paradis perdu (2018). Cet ouvrage sur le mouvement autonomiste au Nouveau-Brunswick vient d’ailleurs de remporter le prix France-Acadie 2020. Il est également l’un des collaborateurs de la CRÉAcT : avec Joel Belliveau, Anne-Andrée Denault, Stéphanie Saint-Pierre et moi-même, Poplyansky prépare un ouvrage collectif à paraître aux Presses de l’Université Laval, La dimension oubliée des années 1968 : Mobilisations politiques et culturelles des minorités nationales en Amérique du Nord.

Bonne lecture et bonnes découvertes !

M. Clint Bruce

VITE! VITE! ALLEZ LIRE!… Les lettres fantômes du Grand Dérangement, retrouvées par Jean-François Mouhot

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera à tous les deux vendredis un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Pendant longtemps, les voix et les perspectives des Acadiennes et Acadiens dispersés pendant le Grand Dérangement nous ont semblées plus ou moins inaccessibles. Certes, il y avait des documents à caractère officiel, notamment des pétitions réclamant de meilleures conditions. Pour précieux qu’ils soient, ces textes demeurent d’une portée limitée. Les spécialistes savaient pourtant qu’une abondante correspondante entre les exilés avait eu lieu pendant ces années terribles. À la différence des pétitions, ces lettres pouvaient jeter un éclairage sur les rapports entre des membres de familles et de communautés très éloignés les uns des autres, à la faveur des réseaux de communication du monde atlantique. Où étaient-elles?

C’est à l’historien français Jean-François Mouhot que revient l’honneur d’avoir retrouvé et réuni un certain nombre de ces «lettres fantômes» enfouies dans les archives françaises. Auteur de l’ouvrage Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785 – L’impossible réintégration? (Septentrion, 2009), Mouhot a eu l’heureux réflexe de mettre ses sources documentaires à la disposition du public. En plus d’une base de données consultable, plus d’une quinzaine de ces lettres ont été reproduites dans deux articles parus dans la revue Acadiensis (cliquez sur le titre pour accéder au texte) :

Cette dernière trouvaille, c’est-à-dire la lettre écrite par un jeune Acadien qui venait d’arriver en Louisiane, en dit long sur les espoirs des réfugiés de refaire leur vie dans cette terre d’accueil sous l’égide de la couronne espagnole. En voici un extrait :

La terre rapporte ici tout ce que l’on y veut semer. Blés de France, mahy et riz, patates, giraumont, pistaches, toutes sortes de légumes, lin, coton. Il n’y manque que du monde pour le cultiver. On y fait de l’indigo, du sucre, des oranges, et des pêches y viennent comme les pommes en France. On nous concède 6 arpents aux gens mariés et 4 et 5 aux jeunes gens, ainsi on a l’avantage, mon cher père, d’être sur sa terre, et de dire j’ai un chez moi. Le bois y est très commun, on en fait un grand commerce, pour les constructions et pour les bâtiments des maisons au cap et autres îles. Une personne qui veut s’adonner au bien et mettre sa peine sera à son aise en peu d’années. C’est un pays immense, vous pouvez y venir hardiment avec ma chère mère et toutes les autres familles acadiennes. Ils seront toujours mieux qu’en France. 

Bonne lecture et bonnes découvertes !

M. Clint Bruce

Image de la couverture : Dessin tiré du livre Lonely Ships and Lonely Seas par Ralph Paine. Dessins de George Avison. The Century Co., New York, 1921. P. 384.

La statue d’Alfred Mouton à Lafayette : le contexte d’une controverse («Au rythme de notre monde» dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 26 juin 2020)

Note : cette chronique a été publiée le 26 juin 2020 dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse.

L’orage d’une controverse gronde à Lafayette, en Louisiane. Certains croient entendre l’heureux présage d’une pluie qui lavera les péchés collectifs du passé, tandis que d’autres craignent la fureur d’un ouragan susceptible de tout emporter sur son passage, le bon avec le mauvais. L’œil de la tempête, c’est une statue au centre-ville, un monument en souvenir du général Jean-Jacques Alfred Alexandre Mouton (1829-64), mort pour la cause de l’esclavage pendant la guerre de Sécession (1861-65).

Comme il a été souligné dans la dernière chronique, le mouvement antiraciste Black Lives Matter est en train de prendre une ampleur internationale. Dans chaque pays et dans chaque région, les revendications rejoignent des spécificités locales. À Lafayette, fier foyer de la culture cadienne et créole, ville située au cœur de la zone dite « Acadiana » et réputée pour ses festivals, sa gastronomie louisianaise et l’accueil chaleureux qu’y reçoivent les visiteurs, c’est une facette de l’héritage acadien qui est en cause.

Depuis le retour en force du mouvement contre le racisme et la brutalité policière, les manifestations à Lafayette se focalisent sur la statue d’Alfred Mouton plantée devant l’ancien hôtel de ville. Celle-ci est dénoncée comme un symbole raciste, expression d’une pernicieuse nostalgie de la période esclavagiste. Depuis plusieurs années, l’association Move The Mindset réclame sa relocalisation tout en menant une campagne de sensibilisation aux injustices, historiques et actuelles, liées au racisme. Les récentes manifestations s’inscrivent dans cette campagne dont l’issue demeure incertaine.

Qui était Alfred Mouton? Pourquoi existe-t-il un monument en son honneur? En abordant ces questions, le défi consiste à contextualiser, sans diaboliser mais en toute lucidité. Il y a va, parmi d’autres facteurs, d’un respect élémentaire pour la communauté noire – d’héritage francophone elle aussi, soit dit en passant – qui compte pour près de 30 % de la population de Lafayette.

Né en 1829, Alfred Mouton est issu d’une famille louisianaise d’origine acadienne et française. Son père, Alexandre Mouton (1804-85) a marqué la vie politique en tant que sénateur à Washington (1837-42), gouverneur de l’État (1843-46) et, plus tard, président de la convention qui allait décider de la sécession d’avec les États-Unis en faveur de la Confédération pro-esclavagiste. Son grand-père paternel était Jean Mouton (v. 1754-1834), né en Acadie à la veille de la Déportation et arrivé en Louisiane en 1765, en compagnie de sa famille. Marié avec Marie-Marthe Borda, il devient planteur sucrier et donc propriétaire esclavagiste. C’est grâce à un don de terres de sa part que fut établie Vermillonville, la future Lafayette. Jean Mouton en est ainsi considéré comme le fondateur.

Alfred Mouton a donc grandi dans un milieu profondément esclavagiste, ce qui était le cas de la plupart des familles acadiennes, même celles qui ne faisait pas partie de l’élite. Après des études à la célèbre Académie militaire de West Point, où il apprend l’anglais, il rentre chez lui pour travailler comme ingénieur civil et pour gérer une plantation familiale. Brigadier-général de la milice d’État, il prend en 1859 la tête d’un mouvement paramilitaire, les comités de vigilance, dont les actions incitent des centaines de familles noires à émigrer au Mexique et en Haïti. Quand la guerre éclate en 1861, il rejoint l’armée du Sud et c’est sur le champ de bataille qu’il trouve la mort le 8 avril 1864.2020-06-26_La statue d'Alfred Mouton 2

La statue a été érigée au début des années 1920, à l’initiative d’une section locale des United Daughters of the Confederacy. Ce regroupement féminin était l’un des principaux promoteurs du mythe de « la cause perdue », une interprétation édulcorée et nostalgique de la guerre civile qui a longtemps fait école aux États-Unis. Tout en minimisant les torts de l’esclavage, l’apologie du Sud allait de pair avec l’oppression raciale sous le régime de la ségrégation.Lire la suite »

Port Acadie – Entretien avec Dean Louder (1943–2017) : regards sur le Projet Louisiane

Trois an après le décès inattendu du géographe Dean Louder, nous lui rendons hommage en rediffusant cet entretien recueilli par Clint Bruce et paru dans la revue Port Acadie, numéro 29.

Au mois de mai 2017 nous avons appris avec tristesse le décès du géographe Dean Louder[1]. Originaire de l’Utah aux États-Unis, ce Québécois d’adoption aura marqué de manière durable les études sur la francophonie nord-américaine, notamment à travers ses collaborations avec Eric Waddell, son collègue de l’Université Laval. Dans un texte d’hommage paru dans la revue Rabaska, Yves Frenette et André Fauchon retracent l’évolution de la vision généreuse du fait francophone qu’il aura développée à partir des années 1980 :

Ce n’était donc plus la langue qui cimentait l’Amérique française de Louder et Waddell, mais une façon d’être s’abreuvant à des réseaux flous et à une mémoire des origines. […] Toutefois, à force de pérégriner et sous l’influence de certains de leurs disciples, et aussi de leurs critiques, Louder et Waddell prirent conscience de la diversité franco-américaine, au sens large du terme, du poids culturel des Antilles dans la constitution de la francophonie nord-américaine et de l’existence de la créolité. C’est de cette manière que, au tournant du XXIe siècle, leur Amérique française devint une Franco-Amérique[2].

Ensemble, les deux géographes ont codirigé l’ouvrage collectif Du continent perdu à l’archipel retrouvé : le Québec et l’Amérique française (Québec, Presses de l’Université Laval, 1983, 292 p.); avec Éric Morisseau, Vision et visages de la Franco-Amérique (Sillery, Septentrion, 2001, 320 p.), où se mêlent témoignages et essais par des chercheurs; et Franco-Amérique (Sillery, Septentrion, 2008, 400 p.), réédité en 2016. Infatigable voyageur, Louder réunit des chroniques de ses carnets de route dans Voyages et rencontres en Franco-Amérique (Québec, Septentrion, coll. « Hamac-carnets », 2013, 265 p.).

L’entretien que nous présentons ici fait découvrir les premiers contacts du chercheur avec la francophonie des États-Unis, lors de sa participation au Projet Louisiane, initiative pluridisciplinaire menée par une équipe de chercheurs canadiens entre 1976 et 1979. Le grand objectif du Projet Louisiane consistait à explorer les dynamiques culturelles à l’œuvre autour du renouveau ethnique dans cet État du Sud américain à l’héritage francophone complexe. Plusieurs de leurs travaux remettent en question la survalorisation de l’élément acadien par l’élite culturelle[3]. Même si l’intérêt pour la Louisiane est attisé, dans un premier temps, par les actions du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), agence d’État créée en 1968, la portée du Projet Louisiane dépasse de loin ce mouvement « officiel ». Notre échange avec M. Louder, enregistré au téléphone en mai 2016, porte plus précisément sur les rapports entre les chercheurs canadiens et leurs interlocuteurs louisianais — rapports qui ne manquent pas de piquant.

Il s’agit ici d’une transcription abrégée et adaptée d’une conversation qui a duré environ une heure[4].

CB : Merci, Dean, de m’avoir accordé quelques minutes pour parler de tes expériences au sein de l’équipe du Projet Louisiane. Peut-être pouvons-nous aborder en premier tes rapports avec le fondateur du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), feu James Domengeaux. J’ai eu vent d’un incident où il t’aurait traité de « son of a bitch ». Que s’est-il passé?

DL : On avait déjà commencé le Projet Louisiane. Gerald Gold, qui en était vraiment le père[5], s’était fait un devoir d’aller voir Domengeaux, pour dire : « Nous sommes ici et on va faire des recherches. Voici ce que nous pourrons faire. » Au tout début j’avais l’impression que Domengeaux était très content, et même flatté. Il avait fondé CODOFIL et voilà que quelques années plus tard, il y a eu quand même une certaine reconnaissance internationale dans la communauté des savants, des chercheurs — des Canadiens, même. Donc, c’était très flatteur pour lui. Mais Jimmy [James Domengeaux] avait, un peu partout, des gens qui surveillaient pour lui. Il avait même un clipping service, c’est-à-dire que chaque fois qu’il y avait quelque chose dans les journaux, il y avait quelqu’un qui en faisait une coupure pour lui. Or, cette année-là, j’habitais à Gretna, moi et ma famille. Je faisais mes emplettes chez Nicholson et Loup, qui avaient deux magasins, l’un près de chez nous et l’autre à Westwego, sur le Westbank Express[6]. Nicholson, lui, était sénateur à l’assemblée législative louisianaise[7]. Alors, Domengeaux connaissait tout ce monde-là. Puisque ce Elwyn Nicholson était un Cadien, je suis allé le voir dans son magasin, dans son bureau. Il m’a dit qu’il venait des Avoyelles et qu’il parlait français, mais il ne voulait pas parler en français avec moi. Il ne m’a jamais parlé en français, même s’il pouvait probablement le faire. Mais c’était un peu la gêne, tu sais. Je l’ai rencontré une autre fois à son épicerie sur l’Expressway. Westwego est une communauté cadienne, tu sais.

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1. À noter que le présent numéro de Port Acadie, daté printemps 2016, a été préparé au cours de l’année 2017.
2. Yves Frenette et André Fauchon, « Dean Louder : 1943-2017 », dans Rabaska : Revue d’ethnologie de l’Amérique française, vol. 15, 2017, p. 207–209.
3. Voir notamment Eric Waddell, « La Louisiane française : une poste outre-frontière de l’Amérique française ou un autre pays et une autre culture? », dans Cahiers de géographie du Québec, vol. 23, no 59, p. 199–215.
4. La transcription de cet entretien a été effectuée par Réanne Cooper, assistante de recherche de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT).
5. Spécialiste de l’ethnicité et de l’anthropologie économique, Gerald Gold fut dès 1975 l’instigateur du Projet Louisiane auquel Louder se joignit par la suite. Parmi ses travaux issus de cette initiative, on consultera avec profit Gerald L. Gold, Cousin and the Gros Chiens : The Limits of Cajun Political Rhetoric (Projet Louisiane, Document de travail no 1), York (Ontario), Dept. of Anthropology, York University, 1978, 35 p., ainsi que Gerald L. Gold, « The Cajun French Debate in Louisiana », dans Beverly Hartford, Albert Valdman et Charles Foster (dir.), Issues in International Bilingual Education. The Role of the Vernacular, New York, Plenum, 1982, p. 221–240. Monsieur Gold est décédé en mars 2016, quelques semaines avant cet entretien. Voir l’annonce de son institution ici.
6. Ces localités, qui se trouvent en banlieue de la Nouvelle-Orléans, représentaient l’une des trois zones urbaines étudiées par le Projet Louisiane, avec Lafayette et Port Neches (Texas).
7. Originaire de Westwego, Elwyn John Nicholson (1923–2014) est élu au Sénat louisianais en 1972, où il occupe un siège pendant 16 ans.

Journée internationale des droits des femmes : pleins feux sur Mhairi Black, Parti national écossais (SNP)

Élue au Parlement britannique en 2015, à l’âge de 20 ans, Mhairi Black est l’une des plus jeunes députées dans l’histoire de la vénérable enceinte de Westminster. Nationaliste écossaise, socialiste qui se porte défenseure des intérêts des démunis, des marginalisés et des gens ordinaires, féministe et militante des droits LGBTQ+, elle n’a pas sa langue dans sa poche. À l’ère où le populisme de droite déferle sur la planète, c’est une éloquente anti-Trump ou, pour mieux dire, une anti-Boris Johnson, ce premier ministre dont l’appui au Brexit heurte les positions du Scottish National Party.

À titre de rappel : cette formation indépendantiste est majoritaire au Parlement écossais, créé à la fin des années 1990. Le SNP et le gouvernement d’Écosse sont dirigés par Nicola Sturgeon. Le référendum sur l’indépendence de l’Écosse qui s’est tenu en octobre 2012 s’est soldé par une victoire du «non» (55,3 % contre 44,7 % pour le «oui»). La sortie fracassante du Royaume-Uni de l’Union européenne laisse croire aux indépendantistes que la prochaine campagne pourrait donner le résultat escompté.

Dépouillé de tout folklore ethnicisant, le nationalisme écossais de Mhairi Black, qui représente la circonscription de Paisley and Renfrewshire South, au sud-ouest de Glasgow, s’appuie sur une forte conscience de classe. Conscience qui est liée à son tour à la conviction que les partis dominants au Royaume-Uni sont devenus des forces d’oppression en faveur des élites – une oppression à laquelle l’Écosse ne pourra se soustraire dans le système actuel, du fait de son faible poids au sein de l’union. (Pour une analyse de l’évolution récente de ce discours, voir l’étude d’Ewan Gibbs, «Who’s ‘Normal’? Class, Culture and Labour Politics in a Fragmented Britain», dans Renewal: A Journal of Labour Politics, 2017, vol. 25, no 1, p. 86-91).

Ayant fait preuve et d’audace et de compétence, Mhairi Black vient d’assumer la fonction de contre-secrétaire d’État pour l’Écosse au nom du SNP. Pour souligner cette Journée internationale des droits des femmes, voici trois vidéos permettant de mieux connaître cette figure marquante de la scène politique…Lire la suite »

Un Africain au siège de Louisbourg : le témoignage d’Olaudah Equiano (1745-1797) – Mois de l’histoire des Noirs

NOTE : Une version abrégée de cette chronique a paru dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, édition du 21 février 2020.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, du 8 juin au 27 juillet 1758, marquait le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) allait ouvrir la voie au siège de Québec, où se jouerait l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeraient des Acadiens réfugiés dans la région des Chaleurs depuis les déportations entreprises à partir de 1755.

Quiconque visite de nos jours le Lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg ne saurait manquer de se laisser impressionner. Fondée au lendemain du traité d’Utrecht (1713), par lequel la France perdait l’Acadie de la Nouvelle-Écosse, cette imposante base militaire suscitait la crainte et la convoitise des autorités coloniales de la Nouvelle-Angleterre. Louisbourg avait déjà été envahi en 1745, pendant la guerre de Succession d’Autriche, avant d’être restitué à la France en 1748.

Louisbourg National Historic Site
Vue générale du Lieu historique national du Canada de la Forteresse-de-Louisbourg. Tous droits réservés à Parcs Canada (source de l’image ici).

L’existence de la forteresse donnera naissance à une ville d’environ 10 000 âmes à la fin des années 1750, soldats et civils confondus. Parmi ses résidents se comptaient près de 250 personnes d’origine africaine tenues en esclavage entre 1713 et 1760. L’historien Kenneth Donovan a consacré plusieurs travaux à ce sujet [1]. Leur présence sert à rappeler que l’histoire des Maritimes participait pleinement de l’évolution du vaste monde atlantique.   

À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, cette chronique mettra en vedette la perspective d’un jeune Africain qui se trouvait, lui, du côté anglais lors des événements de l’été 1758. Ce témoin oculaire du siège de Louisbourg s’appelait Olaudah Equiano (c. 1745-1797). C’est l’auteur de l’une des plus célèbres autobiographies parmi celles signées par des victimes du système esclavagiste aux 18e-19e siècles : The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, Or Gustavus Vassa, The African (Londres, 1789).Lire la suite »

Mois de l’histoire des Noirs : Quand l’activisme passe par la poésie (reportage de «Michel le samedi», Radio-Canada Acadie, 8 février 2020)

États de la recherche / Au fil de l’histoire – Le 8 février dernier, l’émission Michel le samedi, animée par Michel Doucet, a diffusé un reportage d’Isabelle Robichaud au sujet de mon livre à paraître chez The Historic New Orleans Collection / University of Virginia Press, Afro-Creole Poetry in French from Louisiana’s Radical Civil War-Era Newspapers : A Bilingual Edition. Découvrez ici le reportage d’Isabelle Robichaud : «Quand l’activisme passe par la poésie». 

L’ouvrage sera disponible à partir du 13 mai prochain.

Crédit photo : Radio-Canada / Isabelle Robichaud