Un Africain au siège de Louisbourg : le témoignage d’Olaudah Equiano (1745-1797) – Mois de l’histoire des Noirs

NOTE : Une version abrégée de cette chronique a paru dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, édition du 21 février 2020.

Tournant décisif de la guerre de Sept Ans (1756-63), la chute de la forteresse française de Louisbourg, du 8 juin au 27 juillet 1758, marquait le début de la fin de l’Amérique française. La victoire des forces britanniques à l’île Royale (Cap-Breton) allait ouvrir la voie au siège de Québec, où se jouerait l’an suivant le sort de la Nouvelle-France sur les plaines d’Abraham, et à la capitulation de Montréal en septembre 1760, sans oublier la bataille de la Ristigouche (juillet 1760) à laquelle participeraient des Acadiens réfugiés dans la région des Chaleurs depuis les déportations entreprises à partir de 1755.

Quiconque visite de nos jours le Lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg ne saurait manquer de se laisser impressionner. Fondée au lendemain du traité d’Utrecht (1713), par lequel la France perdait l’Acadie de la Nouvelle-Écosse, cette imposante base militaire suscitait la crainte et la convoitise des autorités coloniales de la Nouvelle-Angleterre. Louisbourg avait déjà été envahi en 1745, pendant la guerre de Succession d’Autriche, avant d’être restitué à la France en 1748.

Louisbourg National Historic Site
Vue générale du Lieu historique national du Canada de la Forteresse-de-Louisbourg. Tous droits réservés à Parcs Canada (source de l’image ici).

L’existence de la forteresse donnera naissance à une ville d’environ 10 000 âmes à la fin des années 1750, soldats et civils confondus. Parmi ses résidents se comptaient près de 250 personnes d’origine africaine tenues en esclavage entre 1713 et 1760. L’historien Kenneth Donovan a consacré plusieurs travaux à ce sujet [1]. Leur présence sert à rappeler que l’histoire des Maritimes participait pleinement de l’évolution du vaste monde atlantique.   

À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, cette chronique mettra en vedette la perspective d’un jeune Africain qui se trouvait, lui, du côté anglais lors des événements de l’été 1758. Ce témoin oculaire du siège de Louisbourg s’appelait Olaudah Equiano (c. 1745-1797). C’est l’auteur de l’une des plus célèbres autobiographies parmi celles signées par des victimes du système esclavagiste aux 18e-19e siècles : The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, Or Gustavus Vassa, The African (Londres, 1789).

D’ethnie igbo, Equiano serait né vers 1745 dans le village d’Essaka, au royaume du Bénin, dans l’actuel Nigeria. (Une minorité de chercheurs prétendent qu’il serait né plutôt en Caroline du Sud, de parents africains. [2]) Il fut capturé, avec sa sœur, et vendu à des marchands négriers à l’âge de 11 ans, puis transporté d’abord à la Barbade et ensuite en Virginie. C’est là qu’il fut acheté par Michael Henry Pascal (1736-1786), jeune officier de la Royal Navy. Après un séjour en Angleterre, il accompagna son maître qui s’en allait participer à l’expédition contre Louisbourg, sous le commandement de l’amiral Edward Boscawen (1711-1761).

2020-02-21_ARNM_Portrait Equiano
Portrait d’Olaudah Equiano dans la première édition de son autobiographie, parue en 1789. (Source : British Museum – National Portrait Gallery; image dans le domaine public.)

The Interesting Narrative paraîtra plus tard, en 1789. Equiano est alors un homme libre depuis plus d’une vingtaine d’années. Ayant eu une carrière de marin, il s’est installé à Londres où il s’engage dans le mouvement abolitionniste, notamment au sein de l’association Sons of Africa, composée de Noirs libres et affiliée à la Society for the Abolition of the Slave Trade. Sa force intellectuelle, doublée d’une grande éloquence, lui vaut l’estime de l’élite progressiste en Angleterre.

Une superbe traduction de son autobiographie saisissante a été réalisée par Régine Mfoumou-Arthur, sous le titre Ma véridique histoire, par Equiano, Africain, esclave en Amérique, homme libre (Mercure de France, 2008, disponible chez Renaud-Bray). J’en recommande vivement la lecture. Pour ce retour sur ses souvenirs de la prise de Louisbourg, j’ai tout de même tenu à me faire plaisir en traduisant les extraits qui suivent.

Malgré les épreuves qu’avait subies Equiano en tant que captif réduit en esclavage, l’auteur évoque la bataille avec toute la fascination d’un adolescent qui découvre le monde.

Lorsque la flotte quitte Halifax à la fin mai, il fait partie des 780 hommes à bord du HMS Namur, vaisseau de 90 canons. Il y fait la connaissance du « bon et galant général [James] Wolfe » (1727-1759), le futur vainqueur de Québec, dont il garde un tendre souvenir : « Il m’a souvent fait l’honneur, ainsi qu’aux autres garçons, de quelques marques d’attention, et un jour il me préserva d’une flagellation après que je me fus battu avec un jeune homme. »

Son récit révèle la conscience qu’il avait de la violence des combats, surtout après les tentatives de débarquement des forces britanniques, dès le 8 juin. En plus d’opposer Français et Anglais, l’affrontement implique aussi les « dominés » du colonialisme, c’est-à-dire, dans le passage suivant, un guerrier mi’kmaq, du côté français, et un Écossais du 78e Régiment des Fraser Highlanders, du côté anglais :

« Mon maître eut un rôle dans la supervision du débarquement et à cette occasion je fus quelque peu gratifié de voir un affrontement entre nos hommes et l’ennemi. […] Nos troupes les poursuivirent aussi loin que la ville de Louisbourg. Pendant cette opération il y eut beaucoup de morts de l’un et de l’autre côté. Il me fut donné d’observer une chose remarquable ce jour-là. Un lieutenant du Princess Amelia qui, tout comme mon maître, devait superviser le débarquement, était en train de donner des ordres lorsque, sa bouche étant ouverte, une balle de mousquet y entra et sortit par la joue. Je pus tenir ce jour-là, dans ma main, le scalp d’un roi indien qui avait été tué pendant la bataille. Ce scalp lui avait été arraché par un Highlander. Je vis aussi le costume de ce roi, dont les accessoires, fort curieux, étaient faits de plumes. »

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Moussaillon à bord du HMS Namur, Equiano a pu observer la capture du Bienfaisant, navire français de 64 canons. Gravure de P. C. Canot, d’après une peinture de Richard Paton, 1771. (Source : Bibliothèque nationale de France; image dans le domaine public.)

Son statut d’esclave continue de rendre Equiano – qui venait d’être renommé « Gustavus Vassa » par Pascal, contré son gré – vulnérable aux aléas de la volonté d’autrui. Il raconte que, pendant le siège, le capitaine George Balfour (c. 1720-1794), commandant d’un escadron, aurait voulu l’acheter : « [Il] m’aimait tellement qu’il demanda à mon maître de lui permettre de me prendre avec lui. Mais [mon maître] ne voulut point se défaire de moi tandis qu’aucune considération n’aurait pu me déterminer à le quitter. »

Enfin, comme les autres membres de l’expédition, il accueille avec enthousiasme la reddition des Français, le 27 juillet, après plusieurs semaines de rudes combats :

« Enfin, Louisbourg fut pris et les navires de guerre anglais entrèrent dans la rade, et ce à ma très grande joie car j’avais maintenant plus de liberté pour m’amuser et je descendais souvent à terre. À présent que les vaisseaux étaient dans la rade, nous eûmes la plus belle procession sur l’eau qu’il m’ait été donné de voir. Tous les amiraux et capitaines des navires de guerre, en plein uniforme, et se tenant dans leurs canots d’apparat, tous bien ornés de médaillons, se rangèrent le long du Namur. Le vice-amiral se rendit à terre dans son canot, suivi des autres officiers se succédant selon leurs grades, afin de prendre possession, comme je le présumais, de la ville et de la forteresse. Quelque temps après, le gouverneur français et sa femme, avec d’autres personnes d’importance, vinrent à bord de notre navire pour dîner. Pour cette occasion nos vaisseaux arboraient des pavillons de toutes couleurs, du mât de perroquet jusqu’au pont, et tout cela, accompagné de tirs de canons, formait un grandiose et magnifique spectacle. »

À noter que le gouverneur de l’île Royale, Augustin de Boschenry de Drucourt (1703-1762), venait d’essuyer une cinglante humiliation, s’étant vu refuser par le major-général Jeffery Amherst (1717-1797) les honneurs normalement réservés aux vaincus.

« Louisbourg, la terreur de l’Amérique anglaise, il n’y a pas vingt ans, n’est plus qu’un amas de ruines », écrira en 1770 l’abbé Guillaume-Thomas Raynal, dans son Histoire philosophique et politique des deux Indes.

Au-delà de cette nostalgie d’une Amérique française perdue, une question me taraude : Equiano aurait-il eu des cousins ou cousines d’origine igbo parmi la population asservie de Louisbourg ? C’est à explorer.

Le commerce international des esclaves sera interdit dès 1807. Une loi pour l’abolition de l’esclavage dans l’empire britannique, y compris au Canada, sera adoptée en 1833, tandis l’émancipation définitive dans les colonies française sera proclamée en 1848.

Quant au siège de Louisbourg, cet épisode de la guerre de Sept Ans nous aura certes laissé de nombreux témoignages. Cependant, l’autobiographie d’Equiano, qui deviendra l’une des figures de proue du mouvement pour abolir la traite des esclaves, nous offre un point de vue unique, passionnant et riche en complexité étant donné la situation de l’auteur.

M. Clint Bruce

[1] Voir notamment Kenneth Donovan, “Slaves and Their Owners in Ile Royale, 1713-1760”, Acadiensis, vol. 25, no 1 (automne 1995), p. 3-32.
[2] Voir l’article de Vincent Carretta, “Olaudah Equiano or Gustavus Vassa? New Light on an Eighteenth-Century Question of “Identity”, Slavery and Abolition, vol. 20, no 3 (1999), p. 96-105.

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