Ce que vaut un séjour de recherche : une dépêche de la Nouvelle-Orléans

CRÉAcT en action – Il m’arrive parfois d’affirmer que, s’il y a un endroit au monde que j’aime encore plus que l’Acadie, c’est bel et bien la Louisiane, surtout les régions traditionnellement francophones. C’est beaucoup dire! Depuis le 21 mai dernier, j’effectue un séjour de quelques semaines dans mon État natal, plus précisémement à la Nouvelle-Orléans, ponctué de quelques courtes excursions à l’extérieur de cette ville que les francophones louisianais appellent « la Ville », tout court. (Les autres villes, même grandes, s’en trouvent qualifiées de « villages ».)

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S’agit-il seulement de baigner dans ces airs de jazz qui, si souvent, m’appellent de loin, ou de déguster quelques plats favoris ? Il y a de cela, j’avoue – mais il y a plus, bien entendu, car il s’agit d’un séjour de recherche. Le but principal de ce voyage est de faire avancer un projet de livre, à paraître aux presses de The Historic New Orleans Collection. Parmi mes objectifs secondaires, c’est également une occasion de renforcer les contacts avec des partenaires et des interlocuteurs louisianais.

Le manuscrit que je prépare actuellement est un projet qui me tient à cœur. Énormément même.

Intitulé Civil War-Era Protest Poetry in French by Louisiana Afro-Creoles, ce livre regroupera plus de 70 poèmes écrits en français à l’époque de la Guerre civile américaine (1861-1865) et dans les années qui l’ont suivie, période appelée « la Reconstruction ». Vous savez probablement que ce terrible conflit, qui opposa le Nord des États-Unis au Sud séparatiste, s’est dessiné principalement autour la question de l’esclavage. Or, les textes auxquels je m’intéresse ont une grande importance historique : tous ces poèmes furent publiés dans deux journaux fondés dans des Créoles louisianais de la classe dite des « gens de couleur ». D’origine africaine et libres avant la guerre, pétris de culture française, ils se firent les alliés des esclaves affranchis, du moins les plus progressistes d’entre eux. Les équipes de ces deux journaux : L’Union (1862-1864) et La Tribune de la Nouvelle-Orléans (1864-1870) étaient composées d’intellectuels militants, engagés dans la longue lutte contre le racisme et pour l’égalité politique et sociale. Dans l’arène du discours et de la promotion d’idées nouvelles, la poésie représentait l’une de leurs armes de choix.

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Quant à mon manuscrit, beaucoup de travail a été accompli, bien qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire. Non seulement suis-je en train de traduire tous ces poèmes en anglais – en vers! – l’ouvrage comportera également une introduction approfondie, des notes d’explications, des images pour camper le contexte et d’autres éléments encore. Les versions originales en français y figureront aussi.

Publier avec The Historic New Orleans Collection (THNOC ou HNOC) représente un vrai honneur, à la fois pour moi comme chercheur et, j’ose croire, pour ces courageux militants du XIXe siècle. Les livres de la HNOC sont d’une qualité exquise ; la plupart se rangent dans la catégorie des beaux-livres, tandis que d’autres font découvrir des documents à valeur historique. Parmi les titres susceptibles d’intéresser un lectorat acadien, ceux dont la couverture figure ci-dessous devraient suffire pour attiser votre curiosité.

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En plus de sa maison d’édition, cette institution comprend un centre de recherche, le Williams Research Center, et un musée extrêmement dynamique ; au niveau de sa programmation, la HNOC propose des activités fréquentes et variées. C’est un véritable pilier des études louisianaises. Mon séjour ici aura donné lieu à des rencontres très productives avec mon éditrice, qui m’accompagne dans toutes les étapes de la préparation du livre, ainsi qu’avec des responsables du Williams Research Center. Cette visite aura donc jeté les bases pour des recherches futures dans les archives de la HNOC. Pour l’heure, j’ai décidé de concentrer mes efforts sur la recherche textuelle dans les journaux, qui se trouvent dans d’autres bibliothèques de la Nouvelle-Orléans.

La traduction ayant sa part de création, il va sans dire que le décor nourrit ma démarche : (re)découvrir les lieux où se sont produits les événements historiques, fréquenter les quartiers où vivaient et travaillaient ces écrivains et leurs alliés, ce sont autant d’aspects fondamentaux de la recherche. C’est en grande partie ce qui insufflera une essence vitale à l’ouvrage.

Finalement, un séjour de recherche vaut du contact humain, ce qui est très précieux. Dans la mesure où je suis, moi, très attaché au mouvement francophone en Louisiane, il fait toujours bon renouer avec des gens que j’admire et qui, à leur tour, sont susceptibles d’être interpellés par les projets de la CRÉAcT. Certaines de ces personnes, dont plusieurs chercheurs, et certains de ces organismes ont déjà été des partenaires de l’Acadie de la Nouvelle-Écosse. D’autres souhaiteraient développer des collaborations avec nous. C’est notamment le cas du collectif artistique et centre communautaire NUNU, basé à Arnaudville, situé au nord-est de la Lafayette. Depuis quelques années seulement, NUNU est devenu un modèle de l’entrepreneuriat, surtout du type « creative placemaking ». Ce regroupement fait preuve d’un dynamisme extraordinaire qui attire beaucoup d’attention, de par le monde entier. La dimension francophone constitue un axe central de leurs activités, comme en témoigne cet épisode de la série documentaire Carte de visite consacré à Mavis Frugé, co-fondatrice de NUNU.

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Crédit photo : George Marks

Vendredi dernier, Mavis et le directeur de NUNU, George Marks, nous ont invités, moi-même et la professeure Chantal White (Études françaises), de passage en Louisiane, à se joindre à eux pour une réunion conviviale… et un succulent repas. Nous avons pu discuter de collaborations possibles avec l’Université Sainte-Anne, car nombreux sont les Louisianais vouent une grande admiration à notre institution.

Nous aurons certainement des nouvelles de NUNU. Et vous, lectrices et lecteurs, aurez des miennes avant mon retour en Acadie.

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