VITE! VITE! ALLEZ LIRE!… Ronnie-Gilles LeBlanc, «Les Acadiens à Halifax et dans l’île Georges, 1755-1764»

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera à tous les deux vendredis un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Image de la couverture : Georges Island viewed from Halifax, with McNabs Island in the background. Crédit photo : Andrew Crawford, 2010; source : WikiCommons, sous la licence CC BY-SA 3.0.

Parcs Canada vient de faire une annonce qui suscite l’enthousiasme des passionnés d’histoire acadienne. Du 8 août a 6 septembre 2020, des visites seront permises au Lieu historique national de l’Île-Georges. En temps normal, ce site est fermé au public. Située dans le havre d’Halifax, où on la voit aisément depuis le marché des fermiers du bord de mer, cette petite île renferme un passé funeste en ce qui concerne le sort des victimes du Grand Dérangement au milieu du 18e siècle. Voici l’explication qui est donnée dans le résumé de l’article que nous mettons en vedette cette semaine : «Les Acadiens à Halifax et dans l’île Georges, 1755-1764» par Ronnie-Gilles LeBlanc, paru en 2012 dans Port Acadie : revue interdisciplinaire en études acadiennes [1] :

L’île Georges, sise dans le havre d’Halifax, a servi de lieu de détention pour des centaines d’Acadiennes et d’Acadiens durant l’époque de la Déportation, de 1755 à 1762. Parmi les premiers prisonniers détenus dans l’île figurent les députés acadiens qui ont refusé de prêter un serment inconditionnel devant le conseil du gouverneur, en juillet 1755. Peu après leur départ, une cinquantaine de personnes de Mirligouèche ou Lunenburg sont déportées en Caroline du Nord à partir de l’île, en novembre 1755. Ce sera la première de deux déportations en provenance de l’île, car des familles de la région de Cap-Sable et de la rivière Saint-Jean y seront gardées prisonnières en attendant leur déplacement forcé en novembre 1759. Une autre déportation, celle de 1762, se fera à partir de la ville d’Halifax même et elle comprendra plus de 900 personnes, pour la plupart des familles qui ont échappé à la déportation et qui ont offert une farouche résistance aux troupes britanniques entre 1755 et 1760. Enfin, à compter de novembre 1764, des centaines d’Acadiennes et d’Acadiens quitteront Halifax pour une vie meilleure en Louisiane, alors que d’autres y demeureront encore quelque temps avant de s’établir un peu partout dans la région atlantique.

En plus d’un examen de l’évolution du site et des conditions de vie des familles acadiennes y ayant été emprisonnées, l’article de LeBlanc comporte également un recensement de ces dernières (p. 73-76), une ressource précieuse pour quiconque s’intéresse à des trajectoires individuelles. Je pense, par exemple, aux ancêtres de Désirée Martin (1830-1877), Louisianaise à qui j’ai consacré une étude dans l’ouvrage Paroles et regards de femmes en Acadie [2]. Alors que son autobiographique évoque une aïeule déportée en Virginie (en réalité, au Maryland), deux autres arrière-grands-parents sont passés par le centre de détention de l’île Georges. Il s’agit de Joseph Martin (1738-v. 1785), originaire de Beaubassin, et Marguerite Pitre (1740-v. 1807). Réfugiés en Acadie française où ils se sont mariés en 1760, ils ont été capturés et emmenés à Halifax, jusqu’à leur départ pour la Louisiane via Saint-Domingue.

The Town and Harbour of Halifax as it appears from George’s Island, 1759, by James Mason after Richard Short & Dominic Serres. Engraving based upon sketches by Richard Short from which Dominic Serres’ The Elder’ painted an original oil painting, which in turn was engraved by James Mason, in 1760. (Image dans le domaine public; source : commons.wikimedia.org)

Grâce au travail minutieux de Ronnie-Gilles LeBlanc, nous pouvons mieux saisir ces aspects troublants de la formation de la diaspora acadienne – et mieux écouter les échos du passé en mettant les pieds sur l’île Georges… pendant qu’il est encore temps.

RÉFÉRENCES

[1] LeBlanc, Ronnie-Gilles. « Les Acadiens à Halifax et dans l’île Georges, 1755–1764. » Port Acadie, numéro 22-23, automne 2012, printemps 2013, p. 43–76. https://doi.org/10.7202/1014976ar

[2] Bruce, Clint (2020b), « De l’acadianité en contexte louisianais : Les Veillées d’une soeur, ou le destin d’un brin de mousse (1877), autobiographie de Désirée Martin », dans Jimmy Thibeault, Michael Poplyansky, Stéphanie St-Pierre et Chantal White (dirs), Paroles et regards de femmes en Acadie, CEFAN/Presses de l’Université Laval (collection : «Culture française d’Amérique»), p. 131-160.

VITE! VITE! ALLEZ LIRE!… «Les traces et les temps du Grand Dérangement» par Adeline Vasquez-Parra, Nicole Gilhuis et Gregory Kennedy

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera à tous les deux vendredis un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Comprendre l’expérience acadienne du point de vue historique, c’est nécessairement sortir des généralisations faciles pour rendre compte de la diversité des expériences et des trajectoires vécues. C’est le sens même de plusieurs projets de recherche associés au collectif Repenser l’Acadie dans le monde : études comparées, études transnationales. Relevant d’une collaboration entre l’Observatoire Nord/Sud et l’Institut d’études acadiennes de l’Université de Moncton, cette initiative pluridisciplinaire réunit plus d’une vingtaine de chercheur·e·s issu·e·s d’horizons divers. Son but : renouveler la recherche fondamantale en études acadiennes en tirant profit d’approches et de paradigmes jusqu’ici inexplorés.

En ce qui concerne l’étude de l’Acadie coloniale, la promesse de ces nouvelles perspectives ont récemment fait l’objet d’une discussion entre trois historien·ne·s, en provenance de trois pays différents, à savoir Nicole Gilhuis (Université de California à Los Angeles), Gregory Kennedy (Université de Moncton) et Adeline Vasquez-Parra (Université Libre de Bruxelles). Il en est sorti un texte de réflexion fort éclairant, paru sur le blogue du projet : «Les traces et les temps du Grand Dérangement».

En voici l’entrée en matière :

Nous avons tendance à généraliser la société coloniale acadienne ainsi que l’impact du Grand Dérangement. Rétrospectivement, nous caractérisons cette petite société par sa neutralité supposée, son mode de vie agricole et ses assez bonnes relations avec les Autochtones. Nous supposons une expérience d’exil toujours rassembleur autour du référent identitaire acadien. Grâce aux travaux récents, nous sommes conscients que les parcours des réfugiés étaient différents. Certes, il est bien logique d’imaginer que les Acadiens déportés en Nouvelle-Angleterre ont subi un cauchemar distinct de celui vécu par les gens ayant fui et qui sont arrivés à Québec pendant la Guerre de Sept ans. Nous pouvons identifier différents défis particuliers pour les réfugiés en France, au Saint-Domingue et en Louisiane. Nos travaux démontrent que nous devrions distinguer davantage ces parcours et les mentalités des acteurs historiques concernés. Si nous sommes déjà conscients des différences par endroit, nos recherches signalent également l’importance du cadre temporel et de la disparition de plusieurs personnes dans les archives.

Comment faire revivre ces fantômes de l’ancienne Acadie? C’est justement la tâche ardue mais si passionnante de la recherche historique…

Bonne lecture et bonnes découvertes !

M. Clint Bruce

Image de couverture : Acte de décès de Jean-Baptiste Orrillon, accadien de nation, au Bébé, quartier de Bombarde (Haïti) (ANOM, registres d’état civil, Saint-Domingue, La Bombarde, 1785)

VITE! VITE! ALLEZ LIRE!… Les lettres fantômes du Grand Dérangement, retrouvées par Jean-François Mouhot

Pour mieux comprendre l’Acadie et sa situation en contexte mondial, il existe beaucoup de textes qu’ il est possible de consulter gratuitement. Pendant la pandémie de COVID-19, les revues savantes et maisons d’édition font des efforts pour rendre encore plus accessibles ces ressources afin de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Dans cet esprit-là, la CRÉAcT signalera à tous les deux vendredis un article ou un livre en études acadiennes ou bien dans un domaine connexe. Cette initiative s’intitule : Vite! vite! allez lire…

Pendant longtemps, les voix et les perspectives des Acadiennes et Acadiens dispersés pendant le Grand Dérangement nous ont semblées plus ou moins inaccessibles. Certes, il y avait des documents à caractère officiel, notamment des pétitions réclamant de meilleures conditions. Pour précieux qu’ils soient, ces textes demeurent d’une portée limitée. Les spécialistes savaient pourtant qu’une abondante correspondante entre les exilés avait eu lieu pendant ces années terribles. À la différence des pétitions, ces lettres pouvaient jeter un éclairage sur les rapports entre des membres de familles et de communautés très éloignés les uns des autres, à la faveur des réseaux de communication du monde atlantique. Où étaient-elles?

C’est à l’historien français Jean-François Mouhot que revient l’honneur d’avoir retrouvé et réuni un certain nombre de ces «lettres fantômes» enfouies dans les archives françaises. Auteur de l’ouvrage Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785 – L’impossible réintégration? (Septentrion, 2009), Mouhot a eu l’heureux réflexe de mettre ses sources documentaires à la disposition du public. En plus d’une base de données consultable, plus d’une quinzaine de ces lettres ont été reproduites dans deux articles parus dans la revue Acadiensis (cliquez sur le titre pour accéder au texte) :

Cette dernière trouvaille, c’est-à-dire la lettre écrite par un jeune Acadien qui venait d’arriver en Louisiane, en dit long sur les espoirs des réfugiés de refaire leur vie dans cette terre d’accueil sous l’égide de la couronne espagnole. En voici un extrait :

La terre rapporte ici tout ce que l’on y veut semer. Blés de France, mahy et riz, patates, giraumont, pistaches, toutes sortes de légumes, lin, coton. Il n’y manque que du monde pour le cultiver. On y fait de l’indigo, du sucre, des oranges, et des pêches y viennent comme les pommes en France. On nous concède 6 arpents aux gens mariés et 4 et 5 aux jeunes gens, ainsi on a l’avantage, mon cher père, d’être sur sa terre, et de dire j’ai un chez moi. Le bois y est très commun, on en fait un grand commerce, pour les constructions et pour les bâtiments des maisons au cap et autres îles. Une personne qui veut s’adonner au bien et mettre sa peine sera à son aise en peu d’années. C’est un pays immense, vous pouvez y venir hardiment avec ma chère mère et toutes les autres familles acadiennes. Ils seront toujours mieux qu’en France. 

Bonne lecture et bonnes découvertes !

M. Clint Bruce

Image de la couverture : Dessin tiré du livre Lonely Ships and Lonely Seas par Ralph Paine. Dessins de George Avison. The Century Co., New York, 1921. P. 384.