L’école en français pour les autochtones de la Louisiane (Au rythme de notre monde, dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 16 avril 2021)

Cette chronique a paru dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, dans son édition du 16 avril 2021, sous la rubrique «Au rythme de notre monde».

C’est une cause qui nous tient à cœur ici, en Acadie de la Nouvelle-Écosse : celle de l’éducation en français, pour une minorité longtemps marginalisée et dont les droits continuent d’être bafoués. C’est la cause que revendiquent à l’heure actuelle les chefs et plusieurs membres d’une nation autochtone de la Louisiane, à savoir la Tribu de la Pointe-au-Chien, face à la fermeture imminente de l’école primaire qui dessert leur communauté.

Contrairement à la perception commune, les Cadiens ne représentent pas le groupe le plus francophone en Louisiane, du moins proportionnellement. Ce sont plutôt les descendants des premiers habitants du pays, qui ont appris le français dès le 18e siècle et qui l’ont adopté par la suite. De nos jours, la langue française demeure vivante au sein de ces populations, même si elles n’échappent pas totalement à l’assimilation. La plus nombreuse d’entre elles est la Nation unie houma, forte d’environ 17 000 membres qui ont d’ailleurs des liens de parenté avec d’autres communautés tribales des paroisses Terrebonne et Lafourche, dont celle de la Pointe-au-Chien.

La Tribu de la Pointe-au-Chien compte environ 700 personnes, résidant pour la plupart près de la bourgade de Montégut, au sud-ouest de la ville de Houma. C’est « là où l’eau mord la terre », pour reprendre une expression du cinéaste louisianais Glen Pitre à propos de l’action inexorable des eaux du golfe du Mexique qui rongent les marécages côtiers. Les « Indiens » – selon leur mot – de la Pointe-au-Chien descendent principalement des Chitimachas et de quelques autres nations historiques de la région : Houmas, Biloxis, Atakapas et d’autres peuples s’étant regroupés, au 19e siècle, à l’écart de la société blanche. Beaucoup de ces familles vivent encore des ressources de la terre et de la mer, grâce à la pêche aux crevettes, notamment.

Reconnue par l’État de la Louisiane mais non pas par le gouvernement fédéral, la tribu n’exerce pas sa propre gestion scolaire. Il ne s’en agit pas moins d’une question sensible et prioritaire car l’accès aux écoles publiques était très limité pour les autochtones louisianais jusqu’aux années 1960. Depuis cette époque, les familles de la Pointe-au-Chien en sont venues à faire leur l’école élémentaire Pointe-aux-Chênes (attention à l’orthographe distincte!), située en face du bayou, à une dizaine de kilomètres en amont de leur centre communautaire. Une nette majorité des élèves, soit 68 %, sont autochtones.

Lire la suite »

Du côté de l’Observatoire Nord/Sud (dans Le Trait d’Union et Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 11 décembre 2020)

(Note : Une version abrégée de cette chronique est parue dans le numéro 41 du Trait d’union, bulletin trimestriel destiné aux membres du personnel de l’Université Sainte-Anne.)

«Au rythme de notre monde» dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 11 décembre 2020 – Un peu partout, le constat se fait entendre : oui, les conditions que nous vivons en raison de la pandémie ont perturbé bien des projets, mais du coup, de nouvelles possibilités de dialogue et de collaboration se révèlent. Les activités récentes de l’Observatoire Nord/Sud, centre rattaché à la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT), s’inscrivent pleinement dans cette dynamique.

Ce qui suivra va donner l’impression que mon équipe et moi avons mené une existence purement virtuelle ces derniers mois. Cette impression sera erronée. La preuve : juste avant la rentrée, nous avons visité l’île Georges, à Halifax, pour découvrir ce site, normalement fermé, qui servit de camp de détention pendant le Grand Dérangement. Le lectorat du Courrier se rappellera que cette excursion est racontée dans ma chronique du 23 septembre (« L’île Georges à Halifax, au cœur de la mémoire acadienne »).

Nous avons également eu le plaisir d’accueillir le professeur Yves Frenette, historien de l’Université de Saint-Boniface et titulaire de la Chaire de recherche du Canada de niveau 1 sur les migrations, les transferts et les communautés francophones. Sa visite à la Baie Sainte-Marie a eu lieu il y a quelques semaines, avant que la situation ne se dégrade, afin de discuter d’un vaste projet de recherche qu’il chapeaute : Trois siècles de migrations francophones en Amérique du Nord, 1640-1940. Entrepris avec le Centre acadien et la Société historique acadienne de la Baie Sainte-Marie, notre volet étudiera le va-et-vient migratoire entre le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse et les États de la Nouvelle-Angleterre. De belles initiatives se préparent déjà pour le Congrès mondial acadien 2024!

Reste que, en dehors de ces rares percées dans le présentiel, les activités virtuelles ont pris le dessus.

Lire la suite sur le site du Courrier de la Nouvelle-Écosse

La statue d’Alfred Mouton à Lafayette : le contexte d’une controverse («Au rythme de notre monde» dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 26 juin 2020)

Note : cette chronique a été publiée le 26 juin 2020 dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse.

L’orage d’une controverse gronde à Lafayette, en Louisiane. Certains croient entendre l’heureux présage d’une pluie qui lavera les péchés collectifs du passé, tandis que d’autres craignent la fureur d’un ouragan susceptible de tout emporter sur son passage, le bon avec le mauvais. L’œil de la tempête, c’est une statue au centre-ville, un monument en souvenir du général Jean-Jacques Alfred Alexandre Mouton (1829-64), mort pour la cause de l’esclavage pendant la guerre de Sécession (1861-65).

Comme il a été souligné dans la dernière chronique, le mouvement antiraciste Black Lives Matter est en train de prendre une ampleur internationale. Dans chaque pays et dans chaque région, les revendications rejoignent des spécificités locales. À Lafayette, fier foyer de la culture cadienne et créole, ville située au cœur de la zone dite « Acadiana » et réputée pour ses festivals, sa gastronomie louisianaise et l’accueil chaleureux qu’y reçoivent les visiteurs, c’est une facette de l’héritage acadien qui est en cause.

Depuis le retour en force du mouvement contre le racisme et la brutalité policière, les manifestations à Lafayette se focalisent sur la statue d’Alfred Mouton plantée devant l’ancien hôtel de ville. Celle-ci est dénoncée comme un symbole raciste, expression d’une pernicieuse nostalgie de la période esclavagiste. Depuis plusieurs années, l’association Move The Mindset réclame sa relocalisation tout en menant une campagne de sensibilisation aux injustices, historiques et actuelles, liées au racisme. Les récentes manifestations s’inscrivent dans cette campagne dont l’issue demeure incertaine.

Qui était Alfred Mouton? Pourquoi existe-t-il un monument en son honneur? En abordant ces questions, le défi consiste à contextualiser, sans diaboliser mais en toute lucidité. Il y a va, parmi d’autres facteurs, d’un respect élémentaire pour la communauté noire – d’héritage francophone elle aussi, soit dit en passant – qui compte pour près de 30 % de la population de Lafayette.

Né en 1829, Alfred Mouton est issu d’une famille louisianaise d’origine acadienne et française. Son père, Alexandre Mouton (1804-85) a marqué la vie politique en tant que sénateur à Washington (1837-42), gouverneur de l’État (1843-46) et, plus tard, président de la convention qui allait décider de la sécession d’avec les États-Unis en faveur de la Confédération pro-esclavagiste. Son grand-père paternel était Jean Mouton (v. 1754-1834), né en Acadie à la veille de la Déportation et arrivé en Louisiane en 1765, en compagnie de sa famille. Marié avec Marie-Marthe Borda, il devient planteur sucrier et donc propriétaire esclavagiste. C’est grâce à un don de terres de sa part que fut établie Vermillonville, la future Lafayette. Jean Mouton en est ainsi considéré comme le fondateur.

Alfred Mouton a donc grandi dans un milieu profondément esclavagiste, ce qui était le cas de la plupart des familles acadiennes, même celles qui ne faisait pas partie de l’élite. Après des études à la célèbre Académie militaire de West Point, où il apprend l’anglais, il rentre chez lui pour travailler comme ingénieur civil et pour gérer une plantation familiale. Brigadier-général de la milice d’État, il prend en 1859 la tête d’un mouvement paramilitaire, les comités de vigilance, dont les actions incitent des centaines de familles noires à émigrer au Mexique et en Haïti. Quand la guerre éclate en 1861, il rejoint l’armée du Sud et c’est sur le champ de bataille qu’il trouve la mort le 8 avril 1864.2020-06-26_La statue d'Alfred Mouton 2

La statue a été érigée au début des années 1920, à l’initiative d’une section locale des United Daughters of the Confederacy. Ce regroupement féminin était l’un des principaux promoteurs du mythe de « la cause perdue », une interprétation édulcorée et nostalgique de la guerre civile qui a longtemps fait école aux États-Unis. Tout en minimisant les torts de l’esclavage, l’apologie du Sud allait de pair avec l’oppression raciale sous le régime de la ségrégation.Lire la suite »

Vers un mouvement planétaire contre le racisme? («Au rythme de notre monde» dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 12 juin 2020)

Note : cette chronique a été publiée le 12 juin 2020 dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse.

Le président vient de publier une déclaration remarquable sur Twitter. Non, je ne parle pas d’une énième énormité de la part de Donald Trump. Il s’agit plutôt d’un message de Nana Akufo-Addo, président du Ghana, en Afrique de l’ouest, suite à un incident récemment survenu aux États-Unis, incident qui est en train de provoquer une réaction mondiale.

« Les Noirs, à travers le monde, sont choqués et bouleversés par l’assassinat d’un homme noir non armé, George Floyd, par un policier blanc aux États-Unis d’Amérique. […] Il ne peut être acceptable qu’au 21e siècle les États-Unis, ce grand bastion de la démocratie, continuent d’être aux prises avec le racisme systémique. »

ARNM_2020-06-12_Tweet Nana Akufo-Addo

En effet, c’est choquant et bouleversant. La vidéo de la mort de George Floyd, interpellé près d’un dépanneur d’où il venait de sortir et asphyxié malgré ses cris à l’aide sous le genou du gendarme Derek Chauvin, devant les collègues de ce dernier, a fait le tour de la planète. Cet acte barbare suivait de près le meurtre présumé d’Ahmaud Arbery, en Géorgie, par deux hommes blancs alors qu’il faisait du jogging et de Breona Taylor, technicienne médicale tuée par balles par des agents de police de Louisville, au Kentucky, qui ont fait irruption chez elle dans la nuit du 13 mars dernier.Lire la suite »

L’ordre mondial face à la pandémie (Au rythme de notre monde dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse)

Note : cette chronique a été publiée simultanément sur le site du Courrier de la Nouvelle-Écosse.

Le dimanche 22 mars dernier, neuf avions Iliouchine des Forces aérospatiales russes ont atterri à l’aéroport militaire de Pratica di Mare, en Italie. En plus d’une équipe de médecins et de virologues, leur cargaison se composait de 600 ventilateurs et d’une grande quantité de masques de protection respiratoire. Les caisses de transport étaient ornées d’un message de solidarité : « De Russie, avec amour ».

L’aide offerte pour aider à endiguer la progression du SRAS-CoV-2, ou du nouveau coronavirus 2019, dans l’un des pays les plus touchés par la pandémie, n’a pas manqué de provoquer quelques froncements de sourcils. Pour plusieurs, l’intervention humanitaire de Moscou passait plutôt pour une opération de propagande, survenue d’ailleurs peu de temps après une mission chinoise.

« Nous devons être conscients qu’il existe une composante géopolitique, y compris une lutte pour l’influence et la politique de générosité », affirmait le vice-président de la Commission européenne, Josep Borrell, également haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (cité dans Le Monde, 25 mars 2020). Selon cette interprétation, l’action de la Russie aurait pour finalité de jeter le discrédit sur l’Union européenne, taxée d’impuissance à répondre aux besoins de ses pays membres, et du coup de rehausser le prestige du Kremlin. 

En effet, un article paru sur le site italien de l’agence de presse Sputnik, affiliée au gouvernement russe, ne s’embarrassait pas de subtilité : « La Russie est là. Et l’Union européenne? »

Que révèle cet épisode? Depuis que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié de pandémie la situation de la COVID-19, l’actualité évolue à un rythme ahurissant. Toutefois, des questions de fond se dessinent. La crise que nous traversons risque-t-elle de susciter des transformations majeures dans l’état du monde? Ne fait-elle qu’accélérer des tendances déjà à l’œuvre? Ou bien la vie reviendra-t-elle « pareille comme avant » une fois la pandémie vaincue?Lire la suite »

«Le Nouveau-Brunswick joint l’utile à l’agréable à l’occasion du Festival international de Louisiane» (Au rythme de notre monde dans Le Courrier de la Nouvelle-Écosse, 10 mai 2019)

Lorsqu’on parle de « joindre l’utile à l’agréable », cette locution véhicule l’idée implicite qu’il s’agit de dorer la pilule, de rendre agréable une activité obligatoire qui ne le serait pas forcément sans un ingrédient complémentaire pour en atténuer l’amertume.

Et si l’agréable était utile en soi, jusqu’au point d’accroître l’utilité de l’utile ?

C’est certainement l’impression que je retiens de ma dernière visite à Lafayette à l’occasion du Festival international de Louisiane (FIL), qui vient de se dérouler du 24 au 28 avril. S’y sont rendues plusieurs délégations des provinces Maritimes, dont une mission du Nouveau-Brunswick dirigée par l’honorable Robert Gauvin, vice-premier ministre, ministre du Tourisme, du Patrimoine et de la Culture ainsi que ministre responsable de la Francophonie.

M. Gauvin est aussi, rappelons-le, l’unique membre francophone du cabinet du gouvernement progressiste conservateur de Blaine Higgs. C’était son premier voyage en Louisiane.

Or, le FIL, c’est l’une des deux grandes manifestations culturelles à saveur francophone qui ont lieu annuellement dans la ville de Lafayette, la plaque tournante de la région de l’Acadiane. Alors que les Festivals acadiens et créoles mettent l’accent, chaque mois d’octobre, sur le patrimoine et l’expression musicale du pays, le FIL vise à créer des liens avec les cultures du monde entier. Aux côtés d’artistes du Canada et des États-Unis, la programmation de cette année proposait des groupes venus d’une vingtaine de pays, de la Suède nordique à l’Afrique du Sud.

Pour la toute première fois, il y avait un Pavillon du Nouveau-Brunswick, dans une cour extérieure jouxtant le très sympathique Wurst Biergarten, rue Jefferson. Les festivaliers pouvaient y trouver des stands de quatre partenaires de la « province pittoresque » : l’Université de Moncton, l’Association des enseignant-e-s francophones du Nouveau-Brunswick, le Congrès mondial acadien 2019 et la Commission du tourisme acadien au Canada atlantique (CTACA, qui couvre les quatre provinces de la région). La Société nationale de l’Acadie était également représentée par sa présidente, Louise Imbeault, et sa directrice générale, Véronique Mallet.Lire la suite »